Sébastien Pilote : « Mon film est une leçon d’innocence »

« La Disparition des lucioles » est, cette année, le seul film francophone en compétition au Festival du film de Karlovy Vary, qui s'achève ce samedi soir. Réalisé par Sébastien Pilote, c’est le troisième long-métrage de fiction du réalisateur québécois. Retour sur ce film dans notre émission culturelle, ainsi que sur les spécificités du cinéma québécois.

Sébastien Pilote, photo: ČTKSébastien Pilote, photo: ČTK « C’est la deuxième fois que je viens à Karlovy Vary avec un film. J’étais venu il y a quatre ans avec le film Le Démantèlement, qui avait été présenté juste avant au festival de Cannes pour la Semaine de la critique. J’avais été étonné par le festival de Karlovy Vary, où le public est très nombreux. Souvent le public des salles de cinéma dans les festivals est vieillissant, et il se renouvelle assez peu, donc c’est vraiment rafraîchissant de voir qu’ici au contraire, il y a beaucoup de jeunes dans les salles, et un beau mélange avec le public plus âgé. Je pense que c’est essentiel. Les jeunes sont amenés à voir du cinéma d’auteur, du cinéma international… Je trouve que c’est un travail d’éducation cinématographique qui est fantastique. Tous les festivals n’ont pas des salles pleines, donc d’arriver et de savoir que, la veille des projections déjà, les salles de 1 300 places sont pleines et que tous les billets sont vendus, c’est fantastique. »

C’était le cas de votre film justement, qui est en compétition. Vous me disiez hors micro qu’il était projeté à guichet fermé…

 « Oui, c’est à guichet fermé, même la veille il était impossible d’avoir des billets pour les deux premières séances. La grande salle de l’Hôtel Thermal était vraiment bondée. C’est toujours impressionnant de voir autant de gens devant soi quand on présente son film. Les réactions étaient très belles, donc je suis vraiment ravi. C’est un film que j’ai souhaité plus accessible par rapport aux précédents, avec une teinte un peu plus ‘pop’. »

Rappelez-nous la genèse de ce film et son histoire…

 « C’est l’histoire de Léo une jeune fille un peu frustrée, amère, qui est aux prises avec le cynisme ambiant, mais aussi avec son propre cynisme. Elle est épuisée par cela et aurait envie de voir la vie différemment, avec un peu plus de naïveté, d’innocence, mais qui a un regard dont elle dit que c’est un regard de serpent sur les choses et sur les gens. Elle vit avec sa mère et son beau-père qui est animateur de radio populiste, de droite, très populaire… C’est le roi des ondes. Elle n’aime pas beaucoup son beau-père qui est omniprésent, qui est partout dans la ville… Elle s’ennuie beaucoup de son vrai père qui est exilé. C’est l’ancien chef du syndicat d’une usine démantelée dans la ville. On a dit que c’était de sa faute, de celle du syndicat si l’usine a été fermée. C’est un homme de gauche et complètement absent. Entre les deux, elle se fabrique une autre figure paternelle dans la personne de son professeur de guitare qui est un homme de quarante ans, qui vit toujours chez sa mère au sous-sol. Il joue de la guitare électrique, avec beaucoup de talent mais peu d’ambitions. Il voit vraiment la vie sans cynisme et beaucoup de naïveté. Le film est peut-être une leçon d’innocence. »

La Disparition des lucioles a été tournée chez vous, dans votre région. Pourquoi et est-ce un moment particulier pour un cinéaste de tourner dans sa région ?

'La Disparition des lucioles', photo: Film Servis Karlovy Vary'La Disparition des lucioles', photo: Film Servis Karlovy Vary « Ma maison se trouve à quatre ou cinq heures de route au nord de Montréal, sur le bord du fjord du Saguenay. Il y a cent ans, les villes de cette région étaient très industrielles, avec de grandes usines d’aluminium, de papier. Aujourd’hui, ce sont des villes qui reçoivent les contrecoups de la mondialisation, avec une industrie qui est en train de disparaître, qui change. J’ai tourné mes trois films dans ma région : Le Démantèlement, Le Vendeur, qui est tourné plus au nord, au bord du lac Saint-Jean. Je ne tourne jamais très loin de chez moi. Quand j’écris le scénario, je pense déjà aux décors. Je dis toujours qu’il est important pour des artistes d’essayer de bien comprendre le territoire. Pour être souverain, réellement, pour posséder un territoire, je pense que ce n’est pas suffisant de planter des drapeaux, c’est important de le connaître, d’écrire des chansons sur le territoire, de faire des films. C’est important que les médias soient présents aussi. Qu’il y ait des poètes, des artistes qui puissent ne pas céder le territoire au niveau de l’imaginaire. Evidemment, il y a beaucoup de films qui se tournent dans les grands centres, comme Montréal, parce que c’est plus simple, c’est moins cher, parce qu’on n’a pas besoin de déplacer des équipes pendant des mois. Pour moi c’est essentiel de pouvoir montrer autre chose, de montrer d’autres villes, d’autres gens. »

Avez-vous l’impression de faire partie d’une génération de réalisateurs québécois ?

 « On a déjà parlé de cette idée il y a de cela cinq ou six ans, avec cette génération de cinéastes comme Denis Côté, Stéphane Lafleur, qui a fait le montage de mon film, Rafaël Ouellet, Louise Archambault, Chloé Robichaud... Le cinéma québécois était alors très présent dans les festivals internationaux. Mais ce n’est pas un club, on ne se voit pas souvent. C‘était quelque chose de beau pour le cinéma québécois mais c’était plutôt une vague, presque aussitôt un nouveau cinéma national qui prend la relève. C’était bien de voir des cinéastes comme Xavier Dolan, Denis Villeneuve ou Jean-Marc Vallée tourner ailleurs. Le cinéma québécois est très fort, il y a souvent des choses intéressantes qui se font, mais parfois avec des cinéastes moins connus. Le cinéma québécois est très actif. »

Quelles sont les influences du cinéma québécois ? Est-ce plutôt une influence américaine, européenne, ou bien un mélange de deux ?

'La Disparition des lucioles', photo: Film Servis Karlovy Vary'La Disparition des lucioles', photo: Film Servis Karlovy Vary « C’est toujours un peu cliché de le dire mais, que ce soit au niveau culinaire ou de notre culture en général, on est à la fois influencés par l’Europe et les Etats-Unis. Quand je vais aux Etats-Unis, à New York, je me sens Européen, et quand j’arrive en Europe je me sens très Américain. On n’est jamais totalement chez soi quand on est Québécois, qu’on est francophone comme moi, c’est vraiment un mélange des deux cultures. Personnellement je suis très influencé par le cinéma américain, mais quand je lis les médias américains spécialisés dans le cinéma, je me sens européen parce qu‘en tant que cinéphile et en tant que cinéaste, j’ai grandi avec les Cahiers du Cinéma ou Positif et les critiques et spécialistes de cinéma français. Mais aussi beaucoup avec le cinéma américain à son âge d’or, les westerns, ou le cinéma des années soixante-dix. Il y a une particularité chez beaucoup de cinéastes québécois, c’est l’influence de l’Office National du Film, du cinéma documentaire au Québec dans les années soixante qui a beaucoup influencé notre manière et notre vision d’aborder le cinéma. Il y a des cinéastes comme Michel Brault, Pierre Perrault qui ont littéralement inventé le cinéma-vérité, le cinéma direct. C’étaient les premiers à faire du cinéma documentaire caméra à l’épaule, avec le son direct. Ils ont influencé une génération de cinéastes, à la fois en France et aux Etats-Unis. ‘Pour la suite du monde’, présenté à Cannes en 1960, est un film qui a changé beaucoup de choses. Ce sont les jeunes cinéastes du département francophone de l’ONF qui ont vraiment bouleversé les choses, qui ne se sont pas gênés pour faire du documentaire différemment, pour modifier les appareils et rendre la caméra à l’épaule sonore. Pour nous, c’est naturel aujourd’hui, toute la télévision est faite de cette manière, mais à l’époque… »

Quel a été votre déclic cinéma ? Quel film ou quels films vous ont faire dire : si je devenais cinéaste, c’est comme cela que j’aimerais tourner ?

 « Evidemment, comme toujours, il y a plusieurs films. Quand j’avais 17, 18 ans, un film m’a particulièrement marqué. C’était ‘L’Heure du loup’ de Bergman. J’entrais pour la première fois en contact avec un cinéma national d’auteur. C’était tout nouveau pour moi. A l’époque, je connaissais surtout le cinéma américain et hollywoodien. Sinon, plus tard, en tant qu’étudiant en cinéma, c’est vraiment ‘Pour la suite du monde’ de Michel Brault, et beaucoup les documentaires. Je me disais que c’était un cinéma très près des gens et qui leur laisse la parole, qui nous permet de voir les gens vivre chez eux. Ce cinéma a beaucoup influencé Raymond Depardon. C’est ce qui lui a donné le goût de faire du cinéma. »

Quel cinéaste avez-vous envie d’être dans dix ans ?

 « Un autre cinéaste ? (rires) J’espère que je serai encore moi-même. Par exemple, La Disparition des lucioles est un peu différent de mes deux autres. Evidemment, parfois j’aimerais faire un cinéma plus ambitieux, avec plus de moyens. Pas pour dépenser plus d’argent, mais pour me donner les moyens de faire plus de cinéma. Avec des budgets restreints, on est parfois un peu limité. Et parfois on doit aussi se plier aux exigences de l’industrie. Quel cinéaste j’aimerais être dans dix ans ? Je veux continuer à bâtir ma propre petite comédie humaine, à la Balzac. J’ai enfin de faire des films qu’on peut enfiler comme des perles sur un collier. Que ça fasse un tout. J’aime aussi parfois laisser des défauts dans mes films. Je n’aime pas que mes films soient trop parfaits, trop lisses. Je crois que ces défauts-là vont s’effacer avec le temps. Le regard des gens change et j’ai hâte de voir comment mes films vont changer. Je me demande surtout comment seront mes films dans dix ans, comment auront-ils vieilli, comme un vin ? C’est ça qui m’intéresse avant tout. »