Culture sans frontières Prague à la découverte des ondes Martenot
Jeudi 26 janvier à la Maison Municipale, l’orchestre symphonique de Prague interprétait deux œuvres de musique française : « Les Nuits d’été » d’Hector Berlioz, et les « Trois petites liturgies de la présence Divine » d’Olivier Messiaen. Or dans cette dernière, la part belle était faite à un instrument rare et souvent inconnu du grand public que Radio Prague vous propose de découvrir.
Bruno Perrault
Bruno Perrault, vous êtes musicien, vous jouez d’un instrument assez
rare que l’on appelle les ondes Martenot. D’abord, pouvez-vous rappeler
à nos auditeurs ce que sont les ondes Martenot ?
« Les ondes Martenot est un instrument électronique qui a été inventé en 1928 par Maurice Martenot. Cela faisait suite à ses amusements qu’il faisait pendant la Première Guerre mondiale avec les postes de radio de l’armée. Il avait découvert qu’avec les nouvelles technologies, notamment les lampes triodes, on pouvait faire des sons et obtenir des sons très purs. Il s’est dit qu’il pourrait faire un instrument avec ça, étant déjà musicien et ingénieur, il a consacré dix ans de sa vie à élaborer le premier prototype. Il en a fait la présentation à l’opéra de Paris en 1928 et cela a été un succès. Il a donc continué et a fabriqué, en tout sept générations, et ce soir je viens de jouer sur la dernière génération, le septième modèle. »
Et comment ça marche ?
« Il y a un oscillateur à l’intérieur, c’est ce qui génère le
son. Sinon, pour la partie technique, il y a un clavier qui ressemble à un
clavier de piano, mais qui n’en est pas un car on ne peut pas jouer
d’accords, c’est un clavier monodique. Par contre, le clavier est
flottant, il est suspendu, donc on peut avoir un vibrato personnel, c’est
ce qui donne déjà ce côté musical. Il ne faut pas oublier que Maurice
Martenot était violoncelliste, donc il connaissait bien le vibrato.
Ensuite, il y a un deuxième jeu latéral le long du clavier, il s’agit
du jeu à la bague. C’est donc une bague que l’on enfile sur le
deuxième doigt de la main droite et avec lequel on parcourt le clavier, il
y a des petits repères, on a à toutes les notes l’équivalent des
touches blanches et des touches noires, et il faut beaucoup se fier à
l’oreille. On peut donc glisser d’une note à l’autre, on obtient
alors un jeu beaucoup plus fluide, beaucoup plus glissé, un peu comme la
voix humaine. On obtient les sons grâce à la main gauche et à ce qu’on
appelle la touche d’intensité, c’est une touche dynamique qui permet
d’obtenir, en partant de rien, jusqu’au son le plus fortissimo, avec
toute la gamme qu’il peut y avoir entre, y compris les portato, legato,
staccato, les lure, les marcato. Tout se fait avec le deuxième doigt de la
main gauche. Ensuite, il y a toute une série de haut-parleurs qui sont au
nombre de quatre : un haut-parleur principal comme celui de votre chaîne
stéréo, et puis une résonance acoustique avec des ressorts en bronze, et
un haut parleur, qu’on appelle aussi diffuseur, métallique, donc c’est
une cymbale de tam-tam suspendue et visée à un moteur avec laquelle on
obtient des sons métalliques. On peut tous les mélanger à volonté, on
peut les jouer séparément, et on a encore toute une série de timbres qui
s’apparentent, je dirais, aux instruments d’orchestre : on a un timbre
creux comme la clarinette, un timbre comme le timbre flûte, un timbre
nasillard comme le timbre du hautbois. On peut tous les mélanger à
volonté, ou les jouer séparément, ce qui donne une grande richesse
sonore. »
J’imagine que c’est un instrument assez rare. Y a-t-il beaucoup de personnes qui jouent des ondes Martenot ? Et quels styles de musique, ou quels compositeurs, peut-on jouer avec ça ?
Maurice Martenot « Malheureusement c’est un instrument encore assez rare parce que la
production a uniquement été faite par Maurice Martenot, donc jusqu’en
1981, date de sa mort accidentelle. Elle a continué quelques années,
jusqu’en 1989, par l’intermédiaire de son assistant, puis la
production s’est arrêtée. Ensuite, il y a eu un instrument fabriqué,
qui s’appelle l’ondéa, qui marche très bien, il y a eu quelques
modèles de fabriqués, certains ondistes jouent dessus, esthétiquement il
s’éloigne un peu de l’onde Martenot, mais les sons s’apparentent et
la technique de jeu est exactement la même, donc on peut jouer le
répertoire de l’onde Martenot sur l’ondéa. Actuellement je suis en
train d’attendre, il y a déjà une série en fabrication, le nouvel
instrument qui sera une réédition du septième modèle, donc une copie
exacte extérieure avec des composants de toute nouvelle génération à
l’intérieur, tout va être fiabilisé, c’est une merveille. J’aurai,
cette année je pense, cet instrument. Il y a donc une continuation de la
facture instrumentale des ondes Martenot. Maintenant, nous ne sommes pas
très nombreux, on va dire qu’à l’heure actuelle nous sommes tout de
même une quarantaine dans le monde, peut-être un petit plus, une dizaine
de plus avec les gens qui jouent moins. Une quarantaine de professionnels,
ce qui est déjà pas mal. Cela vient du fait qu’il n’y a jamais
vraiment eu beaucoup d’instruments fabriqués, c’était délicat d’en
trouver et donc délicat d’en jouer de manière professionnelle. A part
ça, tous les répertoires sont permis, il y a le répertoire écrit
classique, de 1930 à maintenant : de Milhaud, Honegger, en passant par
Murail, Boulez, puis Messiaen évidemment, Jolivet, aussi de la musique
spectrale… De la musique de films, de la musique rock. J’ai des
collègues qui jouent beaucoup en variété, en rock. J’ai moi-même
joué avec le groupe Radiohead. Jonny Greenwood de Radiohead avait composé
une partition pour moi et pour ma collègue Valérie avec qui je joue
souvent, qui s’appelle ‘Smear’, c’est pour deux ondes Martenot solo
et symphonietta et la partition a été créée par nous—mêmes et mise
sur disque et ensuite fait partie de la musique d’un film qui s’appelle
‘There will be blood’, avec Daniel Day-Lewis. J’ai aussi récemment
enregistré un DVD de rock-jazz, avec un groupe qui s’appelle Tetsuo, un
excellent groupe de Pau, ils sont deux d’habitude mais là c’était en
big band, donc on était onze avec plein d’instruments hétéroclites.
C’est un instrument qui se mélange très bien, aussi bien avec les
instruments classiques, seul, ou avec des instruments comme la vielle à
roue, ou la clarinette basse, le violon électrique… Pour Testuo il y
avait plein de choses très bien, on peut le trouver en DVD dans le
commerce. »
A votre avis qu’est-ce qui fait la force d’un tel instrument électronique, très vieux puisqu’il date des années 1930, par rapport aux instruments tels que les synthétiseurs modernes et tout ce qu’on peut faire avec la technique dont on dispose aujourd’hui ?
« Mon avis est qu’un instrument n’en remplace pas un autre.
C’est-à-dire que quand l’onde Martenot est née en 1928, il n’était
pas le premier instrument électronique à être fabriqué. On fabrique des
instruments électroniques, ou en tout cas des instruments qui utilisent
l’électricité, depuis je crois, 1890. Le premier était une ampoule de
laquelle on approchait les mains, le système thérémin, ensuite il y a eu
Thérémin, mais il y a eu énormément d’instruments : le telharmonium,
l’équivalent du Martenot allemand, le trautonium qui était aussi un
instrument formidable, qui malheureusement n’a pas perduré puisque sa
situation est encore pire que l’onde Martenot car il y avait un seul
grand professionnel, qui en a joué toute sa vie, mais une fois qu’il
était mort c’était terminé c’est dommage car c’est un instrument
fantastique. Toute cette génération d’instruments, qu’on pourrait
dire ‘vintage’, a encore de beaux jours devant elle, je pense aussi au
thérémin, qui est à nouveau fabriqué, notamment par certains
théréministes, il y a des modèles qui rajeunissent un peu le look de
l’instrument, il y a des modèles sobres, bon marché et des modèles
plus complexes. N’importe qui peut se lancer, pour l’onde Martenot
c’est plus difficile, mais avec la nouvelle génération ça sera plus
facile de s’en procurer. Les vrais synthétiseurs sont apparus à partir
des années 50 aux Etats-Unis, donc Moog, mais beaucoup d’autres,
notamment pour des musiques de film comme ‘Planète interdite’, il y a
des synthétiseurs qui ont été fabriqués exprès pour ce film, pour
faire une musique extra-terrestre. J’ai le disque à la maison, c’est
absolument fantastique, on ne peut pas copier cela avec l’onde Martenot.
Autant qu’avec les synthés on ne peut pas copier l’onde Martenot.
Donc, d’un côté il y a les synthés, qui ont aussi évolué puisque
parmi les joueurs de synthés il y a les puristes avec leurs synthés
vintage Moog avec de vrais sons analogiques et puis il y a ceux qui
utilisent des synthés que l’on peut trouver dans le commerce. L’onde
Martenot n’est pas là pour imiter, ni un instrument classique.
Maurice Martenot et sa femmeJe
parlais tout à l’heure des timbres qui ressemblent à la clarinette ou
à la flûte, mais ce n’est pas une imitation, c’est une évocation,
c’est pour donner différentes puissances au son, différentes clartés.
Je crois que tous ces instruments ont leur place, il, y a un compositeur
italien qui s’appelle Luciano Chailly qui a écrit une partition dans
laquelle il y a du synthé et de l’onde Martenot. Landowski aussi a
écrit des pièces avec synthé et ondes Martenot. Le synthé ‘na pas
remplacé l’ondes Martenot et en le remplacera jamais puisque l’ondes
Martenot, et c’est ça sa grande force qui n’est pas tellement dans les
timbres que l’on peut mélanger à volonté mais qui sont limités,
c’est dans sa puissance expressive surtout. Le geste musical est un geste
purement instrumental qui s’apprend dans un conservatoire, qui
s’apprend tout seul aussi comme on peut apprendre la guitare et le piano
tout seul, mais si on veut progresser il faut aller plus loin. Maintenant
tout le monde a le droit de jouer évidemment. »
Autrement, comment s’est passée votre coopération avec l’orchestre symphonique de Prague ?
« Très bien. Je trouve que ces gens sont absolument charmants, l’accueil a été excellent, ce sont des gens très chaleureux. Le chef était très exigeant et j’aime bien cela parce ça permet d’aller dans ses derniers retranchements. On arrive, on a déjà joué la pièce, mais rien n’est jamais acquis, c’est un nouvel orchestre, un nouveau chef, une nouvelle salle, donc de toutes façons on recommence tout à zéro. Même si on a la pièce dans les doigts, les tempi ne sont pas les mêmes, la dynamique n’est pas la même, les exigences du chef ne sont pas les mêmes, donc on a aucune certitude. C’est nouveau à chaque fois et c’est ce qui fait l’intérêt de la musique dite ‘classique’, elle n’est jamais la même, vous avez la même partition mais ce qu’il en sort n’est jamais le même. J’ai adoré travailler ici. J’ai trouvé que le public était très chaleureux et aussi très curieux. »






