Pierre Boulez, A Life for Music…

Compositeur et chef d’orchestre français au rayonnement mondial, Pierre Boulez est mort il y a bientôt deux ans, en janvier 2016, à l’âge de 90 ans. Son ami et collaborateur, le producteur et metteur en scène allemand Reiner Moritz a réalisé un documentaire sur la carrière de Pierre Boulez, sur sa personnalité, sa musique, ses recherches dans le domaine sonore et son souhait de partager sa passion pour la musique contemporaine avec le public. Fin septembre, Reiner Moritz a présenté son documentaire intitulé « A Life for Music » au cours d'une soirée conférence à l'Institut français de Prague, ainsi qu'au festival de télévision Golden Prague (Zlatá Praha). Au micro de Radio Prague, le réalisateur a d’abord évoqué ses souvenirs personnels de Pierre Boulez.

Reiner Moritz, photo: YouTubeReiner Moritz, photo: YouTube « J’ai connu Pierre Boulez en 1972, parce que j’ai réalisé son premier portrait quand il était jeune chef à la Philharmonie de New York. Nous avons travaillé ensemble sur des partitions dont nous sélectionnons des extraits pour le film. Et j’ai un très bon souvenir de sa modestie : nous voulions évidemment enregistrer des morceaux de musique qu’il avait lui-même composé pour des ensembles de chambres, ça se passait à Greenwitch Village, le quartier latin de New York. L’orchestre a insisté pour que l’on paye l’ensemble des cent vingt membres de l’orchestre, même pour des morceaux de musique de chambres qui ne comptaient que 6 ou 7 musiciens. Et Pierre a immédiatement dit : ‘Dans ce cas-là, on ne le fait pas !’. Depuis il m’a toujours accordé des interviews, même à la fin de sa vie quand sa santé était très fragile. Je me souviens il était à Salzbourg, il répétait le concert d’ouverture du Festival de Salzbourg. Son entourage refusait qu’il fasse des interviews, en invoquant sa santé. Je leur ai dit au téléphone : ‘Dites-lui que c’est de la part de Reiner Moritz’. Ils m’ont rappelé et m’ont dit d’aller le chercher dans la salle où il répétait avec la Philharmonie de Vienne, mais que je n’aurais qu’une demi-heure. Je l’ai rejoint, et je lui ai dit en descendant les escaliers que nous n’avions qu’une demi-heure. Il a ri et a dit : ‘Alors une demi-heure en allemand, une demi-heure en anglais, et une demi-heure en français !’. Finalement on a fait exactement ce qu’on a voulu faire, en anglais et en français. C’était lui ça. »

Comment avez-vous réalisé ce documentaire ? C’est après sa mort que vous avez rassemblé tout ce que vous aviez tourné avec lui ?

 « Non, cela va plus loin. J’étais d’abord choqué par les nécrologies que les télévisions avaient préparées. Ils avaient pris le matériel qu’ils avaient bien sûr, mais ça ne faisait à mon avis aucun sens : pour vraiment parler de la personnalité de Pierre, il fallait autre chose. Donc j’ai décidé simplement de faire un documentaire, je me suis rapproché de la famille qui était tout à fait d’accord. Son frère cadet a accepté de donner une interview dans la maison à Baden-Baden où Pierre habitait depuis les années 1960. J’ai essayé de saisir toutes les facettes de Pierre Boulez que l’on peut montrer : compositeur, chef d’orchestre et… politicien ! Parce que c’est grâce à lui que le Centre Pompidou a incorporé l’IRCAM (Institut de Recherche et de Coordination Acoustique/Musique) et l’Ensemble intercontemporain qui est extraordinaire. C’est aussi grâce à lui qu’existe la Cité de la musique contemporaine de La Villette et aussi la Philharmonie de Paris. Pour le film, j’ai utilisé mon matériel, mais j’ai aussi demandé à des amis de m’en donner parce qu’on ne pas payer les extraits, ils sont trop chers. Y compris par exemple, les quelques minutes que j’utilise de Bayreuth, de la Tétralogie qu’il a dirigé et que l’on surnomme aujourd’hui la ‘Tétralogie du siècle’ (la Tétralogie de Wagner, mise en scène par Patrice Chéreau, ndlr). On a également du matériel de Cleveland, où il était chef-invité depuis 1965. Je suis très reconnaissant à Daniel Barenboim (chef d’orchestre israélo-argentin, ndlr) qui était un vrai ami de Pierre, qui a bien voulu me raconter toutes les choses intéressantes qu’il pouvait dire sur eux, et sur leur travail, notamment sur ‘Notations’, un ensemble de morceaux que Barenboim avait commandé à l’époque où il était chef de l’orchestre de Paris. »

Justement, un jeune réalisateur tchèque a tourné un documentaire sur Daniel Barenboim, sur son travail et notamment sur Ma Patrie de Bedřich Smetana, que Daniel Barenboim a présenté au Festival du Printemps de Prague cette année. Quelle est la difficulté pour un réalisateur de tourner un film sur un chef d’orchestre, et sur la musique en général ?

J'ai montré toutes les facettes de Pierre Boulez : compositeur, chef d'orchestre et... politicien !

« D’abord, il y a le problème de l’argent : moi-même, j’ai eu beaucoup de chance, mais normalement vous payez les droits entre trois et quatre milles euros pour une minute. Forcément cela limite les possibilités… Mais on ne peut pas faire un film sur un chef d’orchestre sans montrer son travail ! Quand vous filmez des orchestres à l’étranger, cela coûte très cher. Ensuite, très souvent, nous n’avons pas le droit d’entrer dans les salles pendant les concerts. De plus, les chefs d’orchestre eux-mêmes ne parlent pas très bien de leur travail : il faut quelqu’un comme un Barenboim, qui est un compteur extraordinaire ! Il y a beaucoup de chefs qui sont excellents, mais leur soutirer des informations sur eux, sur leur travail, sur leurs astuces, sur leur façon de travailler avec les musiciens, ce n’est pas facile. Pierre Boulez, lui, était tellement rationnel et clair dans sa pensée que ce n’était pas un problème pour lui. »

Pierre Boulez, photo: Thomas Bartilla / IFPPierre Boulez, photo: Thomas Bartilla / IFP Ce qui est intéressant c’est qu’il a fait des études de mathématiques à l’origine. Vous le racontez aussi dans le film, et ce qui est très touchant c’est la manière dont son frère raconte comme leur mère les a poussés gentiment à faire de la musique, à jouer du piano. Comment était le paysage musical dans lequel il a grandi ?

« Evidemment la rigueur des mathématiques se reflète dans sa façon de composer. Pour Pierre Boulez la question était entre autre, de savoir si l’on pouvait non seulement arrêter les douze tons dodécaphoniques, mais également contrôler tous les autres paramètres comme la dynamique, la vitesse etc. Il avait dans son esprit une approche très mathématique sur toutes les choses, une certaine ‘rigueur’ comme le raconte son frère Roger dans le film. Que leur mère les a poussé à apprendre le piano c’est autre chose. Curieusement Pierre a tellement aimé le piano, qu’apparemment il se jetait sur l’instrument en rentrant de l’école selon Roger. Il aurait pu faire une très belle carrière de pianiste s’il avait voulu. La composition, vraisemblablement, lui est venue pendant ses études qu’ils faisaient avec Messiaen en 1945. Il avait également une professeure de piano à Saint-Etienne qui l’introduisait à Debussy. Debussy et Stravinsky sont des compositeurs qui l’ont marqué à vie, je pense. »

Pierre Boulez, photo: Roger Mastroianni / IFPPierre Boulez, photo: Roger Mastroianni / IFP On dit de Pierre Boulez qu’il a révolutionné la musique du XXe siècle, et qu’il a appris au public à apprécier la musique moderne. Êtes-vous d’accord avec cela ?

« Il est très clair que Pierre Boulez a commencé à d’abord exécuter les œuvres comme il fallait. Beaucoup de chefs et d’orchestres sont trop paresseux pour apprendre des choses difficiles et contemporaines : la musique évoluant, les compositeurs deviennent de plus en plus complexes, ils trouvent des choses comme des demi-tons, des quarts de ton… Ils trouvent également des techniques nouvelles pour manœuvrer les instruments.

Beaucoup de chefs et d’orchestres sont trop paresseux pour apprendre des choses difficiles et contemporaines.
Tout ça c’est du travail, et souvent très peu de gens ont envie de le fournir. Pierre a composé ses programmes avec des œuvres classiques, importantes, mais également avec des œuvres contemporaines qui ont été brillamment exécutées, par les philharmonies de Vienne ou de Berlin par exemple. Je dois dire qu’en écoutant Notation VII à plusieurs reprises pendant le montage, j’ai commencé à apprécier cette composition qui a première vue est difficile à comprendre. Mais avec un peu de patience et de travail, on peut y arriver ! »