Photo : les transformations de l’Europe centrale exposées dans les galeries pragoises

Cinquante années durant, de 1967 à 2017, le photographe hongrois Peter Korniss a capturé les derniers moments du monde paysan en Europe centrale et sa transition vers la globalisation. Jusqu’au 28 juin, le fruit de son travail est exposé à Prague à l’Hôtel de ville sur la place de la Vieille ville. Ce thème de la disparition progressive d’un mode de vie aujourd’hui quasi-révolu est cher aussi au Tchèque Jindřich Štreit qui, pour sa part, a élu résidence à la Galerie kritiků pour les 25 ans de l’indépendance de la Tchéquie.

Péter Korniss, photo: Gergely Vogt / Czech Top PhotoPéter Korniss, photo: Gergely Vogt / Czech Top Photo 2012 : une femme de ménage en habits traditionnels, debout au milieu d’un salon moderne, un aspirateur à la main, sous le regard inquisiteur de la propriétaire des lieux, assise au second plan. C’est un des surprenants clichés de l’exposition intitulée « Un désir d’éternité - Les transformations de la vie en Europe centrale » (Touha po věčnosti – proměny života Střední Evropy), une grande rétrospective de l’œuvre de Peter Korniss à voir actuellement dans la capitale tchèque. Photographier des paysans, depuis les années 60 dans leur milieu rural jusqu’à aujourd’hui dans les grandes villes comme Budapest et Vienne notamment, pour témoigner des transformations en Europe centrale après les révolutions de 1989, est le thème de toute une vie pour le photographe hongrois. Divisée en cinq parties, l’exposition évoque d’abord le thème du passé. Présent à Prague début mai pour le vernissage, Peter Korniss explique pourquoi :

« J’ai intitulé ce chapitre ‘Le Passé’ de manière assez spontanée. Quand j’ai pris ces premières photos dans les années 60-70, il s’agissait déjà d’une histoire passée. Je me suis rendu dans des régions isolées et des villages, là les gens avaient conservé un mode de vie traditionnel – que ce soit en Hongrie, en Roumanie, dans le massif des Tatras en Slovaquie ou même dans l’ancienne Yougoslavie, aujourd’hui la Serbie. Quand j’ai commencé à présenter mon projet à Budapest, il a d’abord fallu que je convainque les gens que mes photos représentaient un monde réel. Ils ne voulaient pas croire qu’il y avait encore des gens qui, ailleurs, pouvaient vivre comme je le montre sur mes photos. »

Photo: Péter Korniss / Czech Top PhotoPhoto: Péter Korniss / Czech Top Photo

Peter Korniss, 80 ans, est un photographe et photojournaliste mondialement reconnu, notamment grâce aux nombreuses récompenses qu’il a reçus, dont le Prix commémoratif Joseph Pulitzer en 2004. A Prague aussi, il a été récompensé pour l’ensemble de son œuvre, en 2014. Peter Korniss est membre du jury de Czech Press Photo, un concours international organisé chaque année en République tchèque. Né en 1937 à Cluj, en Roumanie, il déménage à Budapest à l’âge de 10 ans. Il revient néanmoins en 1967 dans sa Transylvanie natale, où il comprend qu’il est le témoin du déclin de la vie paysanne. Il décide donc de l’immortaliser.

Installée sur deux étages, l’exposition se découpe en cinq périodes : le passé donc (1967-1978), la migration vers les villes (1979-1988), la rupture avec le monde soviétique (1989-2016), le devenir des traditions (2005-2012) et la vie des anciennes villageoises aujourd’hui (2012-2017).

Photo: Péter Korniss / Czech Top PhotoPhoto: Péter Korniss / Czech Top Photo Afin d’humaniser davantage son propos, l’artiste a suivi un ouvrier hongrois, Andras Skarbit, pendant dix ans, de 1979 à 1988, dans son processus de pleine migration vers la ville. Le quotidien de cet homme bascule lorsqu’il est embauché à la Metropolitan gas company, à Budapest. Dès lors, et pendant plus de 30 ans, l’ouvrier vivra entre la ville et son village, symbolisant ainsi cette période de transition entre les mondes rural et urbain. Un destin parmi d’autres qui a marqué Peter Korniss :

« Nos vies ont complétement changé ces cinquante dernières années. Le mot clef est la globalisation. Elle touche non seulement les villages au fin fond de la campagne, mais aussi l’ensemble du monde occidental. Dans les endroits où je me suis rendu, ce gouffre est encore plus marquant en raison des costumes traditionnels et des rituels. C’est une vie complétement différente. Les gens se sont mis à quitter la campagne pour aller vivre et travailler dans les villes. »

Le visiteur délaisse alors la vie en photos d’Andras Skarbit, dernier représentant dans l’exposition du monde paysan avant la chute du mur de Berlin, pour découvrir le monde postsoviétique. Pour cela, il faut monter les escaliers pour accéder à la seconde partie. Jusqu’alors en noir et blanc, les clichés prennent de la couleur pour illustrer les années 2000 et 2010. Car si le monde paysan disparait, la couleur, elle, apparait au fur et à mesure de la déambulation.

Restant fidèle aux lieux qu’il a photographiés en y retournant une quarantaine d’années plus tard, Peter Korniss propose une vraie réflexion sur le devenir de la culture du monde rural. Et notamment lorsque, sur une photo, des personnages en costumes traditionnels côtoient des panneaux publicitaires et de grands immeubles sur une place de Budapest, en 2012. Le folklore devient parfois un divertissement. « Moquerie ou préservation ? » peut-on lire sur un des panneaux explicatifs, et c’est alors au spectateur de se faire une opinion. Car si les photos prennent de la couleur, les personnages, eux, perdent de leur éclat. C’est ce qu’a ressenti Audrey, une jeune touriste française :

« Je me suis juste baladée et j’ai trouvé le titre de l’expo intéressante, les premières photos vraiment belles et pertinentes, donc je suis entrée. Je trouve qu’elle est bien faite parce qu’au fur et à mesure qu’on monte dans l’exposition, dans les étages et dans l’histoire, on trouve une certaine décadence du monde paysan. On sent une certaine tension dans les visages. Lorsque je suis entrée, la première impression que j’ai eue a été qu’il y avait beaucoup de bonheur, de découverte, et j’avais le sourire. Mais plus j’avançais, plus je sentais, avec le développement des couleurs, que les visages se durcissaient. J’ai trouvé que c’était émotionnellement vraiment très fort. Et ça raconte bien l’histoire. »

La scénographie de l’exposition permet donc de souligner la tension de deux mondes qui, peu à peu, cohabitent, n’en formant plus qu’un, qui a totalement absorber les paysans, laissant de côté leurs traditions et leur culture. Surtout à la fin de l’exposition, en couleur, lorsqu’on aperçoit d’anciens paysans, que Peter Korniss a photographiés il y 50 ans, devenus aujourd’hui des domestiques pour personnes riches.

Jindřich Štreit, un autre regard

Jindřich Štreit, photo: Martina SchneibergováJindřich Štreit, photo: Martina Schneibergová Les transformations de la société après l’ère soviétique, c’est un sujet que Jindřich Štreit a lui aussi traité. Un photographe tchèque que Peter Korniss apprécie tout particulièrement :

« Je suis un grand admirateur de la tradition que possède la photographie tchèque. J’ai d’ailleurs profité de ce séjour à Prague pour aller voir l’exposition qui présente le travail de Jindřich Štreit, que je connais depuis très longtemps. Je pense que c’est un photographe exceptionnel. Bien sûr j’apprécie le fait qu’il se soit rendu dans des endroits reculés et oubliés comme je l’ai fait moi-même. Mais j’ai très vite senti que c’était aussi quelqu’un de très charismatique. Ses photos me semblent extrêmement sincères. Nous possédons chacun un style un peu différent, mais l’idée qui nous guide est la même. Jindřich est vraiment quelqu’un que j’admire. »

Cette comparaison entre les deux photographes n’échappe pas à Daniela Mrázková, commissaire de l’exposition de Peter Korniss et amie du photographe hongrois. Critique d’art, elle fait le parallèle entre les deux hommes :

« Il y a un lien évident entre Peter Korniss et Jindřich Štreit. Ce dernier est un des seuls, voir le seul Tchèque, à avoir consacré sa vie à photographier des paysans. Je pense que les plus belles photos de Jindřich sont celles qu’il a prises du monde paysan, comme pour Peter Korniss. Je les aime beaucoup. Les deux photographes sont malgré tout différents, notamment parce qu’il y a beaucoup d’ironie dans les plus anciennes photos de Jindřich, surtout lorsqu’il traite de politique, et c’est une ironie que l’on ne trouve pas dans le travail de Peter Korniss. »

Jindřich Štreit, 'La lumière de la foi et de l'espoir', photo: Martina SchneibergováJindřich Štreit, 'La lumière de la foi et de l'espoir', photo: Martina Schneibergová

A l’occasion des 25 ans de l’indépendance de la République tchèque, Jindřich Štreit expose un quart de siècle de la société, à la Galerie kritiků. Cette exposition est intitulée « La lumière de la foi et de l’espoir ». C’est par le biais de l’intimité des Tchèques que le photographe illustre 25 ans de vie, dans différents endroits du pays comme Prague, Brno, le massif des Krkonoše, Pustevny, Štítina, Moravská Třebová ou encore Olomouc. Individus et communautés - familiales, politiques, religieuses - se côtoient dans un noir et blanc qui fige le temps.

De l’étreinte d’un couple sur un lit d’une chambre à un rassemblement de personnes soutenant Václav Havel, en passant par de jeunes enfants en habits religieux portant des croix, Jindřich Štreit explore toutes les facettes de la société.

L’exposition est basée sur la comparaison entre des périodes antisociales et d’autres plus actuelles de liberté où, cependant, le seul point positif et heureux de la vie d’un homme semble être l’attention sur les croyances religieuses et le renouveau des valeurs morales chrétiennes.

Au milieu des mauvaises conditions de vie, des addictions, du travail difficile des ouvriers, la religion tient une place importante. Elle traverse les 25 ans de la société tchèque, évoluant en même temps qu’elle, si on en croit cette photo où l’on voit une religieuse avec un téléphone portable.

Jindřich Štreit met aussi en lumière des individus face à leurs déboires. Il consacre en effet quatre photos à l’addiction à la drogue et aux jeux. La plus impressionnante représente un homme piquant une femme à l’aide d’une seringue, sous les yeux d’un enfant, à Olomouc, en 1997.

L’une des dernières photos représente une grand-mère enlaçant un jeune punk, une réconciliation entre tradition et modernité.

Chacun à leur manière, avec un style artistique proche, Peter Korniss et Jindřich Štreit ont consacré une partie de leur vie à dépeindre des sociétés en mouvement et en rupture en Europe centrale.