Culture sans frontières Otakar Nejedly : paysagiste et voyageur qui laisse un souvenir inoubliable
Le Musée tchèque des Beaux-Arts de Prague, situé dans la Vielle-Ville, rue Husova, expose jusqu'au 4 septembre les peintures du paysagiste Otakar Nejedly. En juin dernier, quarante-huit ans se sont écoulés depuis la mort de ce grand peintre tchèque, pour qui, selon la devise de son aîné britannique, John Constable, « peindre, c'était sentir ».
Otakar Nejedly
« A l'aube, je me suis réveillé et j'ai regardé par la fenêtre, pour voir
cette masse d'eau tout autour du bateau. Mais une toute autre image
s'offrait à mes yeux : sur la surface de l'eau tremblotaient et
scintillaient des milliers de petites vagues rouges. Nous étions tout près
de la terre, immobile, avec une végétation luxuriante de cocotiers, dont
les silhouettes, telles des étoiles sur de longues tiges, se dressaient
sur un fond du ciel rose. J'ai vite quitté ma cabine et j'ai couru à bord,
afin de m'assurer que nous étions bien arrivés. Le capitaine a dit : 'Nous
sommes au Sri Lanka.' Enfin, après un mois de voyage ! » (Otakar Nejedly)
Figure de proue de la peinture paysagiste tchèque de la première moitié du
XXe siècle, voyageur assidu, ayant parcouru l'Europe, l'Inde et le Sri
Lanka, auteur de quelque 2000 tableaux et de plusieurs livres de souvenirs
et, enfin, pendant une trentaine d'année, professeur, ami et mécène de
jeunes talents à l'Ecole des Beaux-Arts de Prague... Otakar Nejedly est
une légende dans le contexte de l'art plastique tchèque. J'ai étudié ou il
a étudié chez « Otas » - avaient l'habitude de dire ses contemporains.
Inutile d'ajouter quoi que ce soit. Dans le milieu artistique, on sait
tout de suite de qui on parle. En plus, étudier dans le prestigieux
atelier d'Otakar - Otas - Nejedly, demeure un gage de qualité. Combien
d'histoires circulent aujourd'hui encore sur ce fameux prof aux Beaux-Arts
: il emmenait, dans son petit camion, les étudiants à la campagne, pour
leur faire découvrir le paysage tchèque et morave et plus loin encore, en
France, en Corse, en Italie et en Croatie. Ils campaient dans la nature et
peignaient en plein air, se régalaient en mangeant des plats succulents
préparés par Nejedly, s'amusaient avec lui, tous les soirs, autour d'un
verre, l'écoutaient chanter... Dans les années 1950, de jeunes cinéastes
ont filmé Nejedly et ses étudiants lors d'un séjour en plein air et ce
court métrage est projeté à l'entrée de l'exposition au Musée des
Beaux-Arts.
Le Sri Lanka
L'actuelle exposition pragoise de Nejedly, la première qui lui est
consacrée depuis les années 1970, retrace, en bref, tout son parcours de
création. La carrière de cet originaire de Roudnice nad Labem, né dans une
famille plutôt modeste, mais qui le soutenait, commence à Prague, dans
l'école de peinture privée du paysagiste Ferdinand Engelmüller. Dans son
très captivant et amusant livre sur ses voyages en Europe, et en Asie, qui
est aussi une chronique de la vie culturelle tchèque du début du XXe
siècle, Otakar Nejedly décrit ses débuts dans cette école :
Otakar Nejedly
« En peignant, il a été très important de saisir le matériau. L'eau devait
être mouillée, le bois, le métal, la pierre et le tissu devaient donner
l'impression qu'il s'agit de tel ou tel matériau en réalité. /.../ En
réalisant un paysage, on a dû aussi penser à peindre l'air. Le manque
d'air, dans une peinture, a été considéré comme un défaut. Et les arbres,
il ne fallait pas qu'ils soient enfoncés dans la terre comme des barres,
mais qu'ils soient vraiment enracinés. Il fallait aussi saisir le
caractère de tel ou tel arbre et la composition des branches, bien
distinguer le chaîne du tilleul ou du noyer, par exemple. »
Otakar Nejedly dans son atelier
Entre 1909 et 1911, Nejedly effectue, avec son ami, le peintre Jaroslav
Hnevkovsky, le voyage probablement le plus important de sa vie qui
l'emmène donc en Inde et au Sri Lanka. Des dizaines, peut-être des
centaines de tableaux magnifiques naissent de cette longue et périlleuse
aventure - quelques-uns sont à découvrir à l'exposition pragoise. Elle
évoque aussi un cycle de peintures de Nejedly, consacré aux champs de
bataille français de la Première Guerre mondiale, où ont combattu les
légionnaires tchécoslovaques. Et puis, bien sûr, une partie non
négligeable de l'exposition est consacré au paysage tchèque et morave : le
spectateur y trouvera tous les coins du pays : les lacs et les rivières,
les forêts, les montagnes et les ruines de châteaux, les villages et les
villageois. Il met en scène la pluie, les rafales de vent, les orages et
ceci avec une telle maîtrise que l'on sent, autour de nous, le vent
souffler et les gouttes d'eau nous mouiller... Pour le commissaire de
l'exposition, Olaf Hanel, cette peinture néo-classiciste de Nejedly datant
des années 1920 jusqu'à sa mort, constitue l'apogée de sa création :
O.H. : « Ce qui m'a surpris, en préparant l'exposition, ce n'étaient pas
tellement ses tableaux d'Inde et du Sri Lanka, mais justement ces travaux
néo-classicistes. Et je ne suis pas le seul - j'ai de nombreux amis
peintres qui m'ont dit qu'ils ne connaissaient absolument pas ces tableaux
qui dégagent une force immense. Ils sont, apparemment, tout à fait en marge
de l'art contemporain. Mais c'est peut-être pour cela qu'ils sont proches
de bon nombre de gens. »
La France, était-elle une source d'inspiration importante pour Otakar Nejedly ?
O.H. : « Non, je ne pense pas qu'il ait été influencé par la France en
tant que telle, mais plutôt par ses séjours à la mer, par la végétation
locale et surtout par cette lumière fantastique pour un peintre, une
lumière qu'il ne trouvait pas ici. Il n'était pas non plus
particulièrement marqué par les impressionnistes. Et c'était le cas de
toute la génération de peintres tchèques du début du XXe siècle : pour
eux, la peinture impressionniste a été trop attifée et plaisante, ils ne
la trouvaient pas assez 'terre à terre'. »
Peindre l'air, la lumière, le silence... tout ce qui est invisible et omniprésent. « Pour traduire cela, le peintre n'a pas d'autre moyens d'expression que la poésie. Mais c'est quelque chose qui ne s'apprend pas. Il faut que le peintre soit aidé par une force singulière qui ne se manifeste pas à n'importe quel moment et chez tout le monde. Mais c'est elle qui donne naissance à un véritable art», a écrit Otakar Nejedly. Ses peintures sont exposées jusqu'au 4 septembre prochain au Musée tchèque des Beaux-Arts de Prague, rue Husova. Grâce à l'aide financière d'un collectionneur des oeuvres de Nejedly, une nouvelle monographie du peintre a pu être publiée. L'exposition terminée, elle devrait être mis en vente dans les librairies.





