Culture sans frontières Olivier Bohler : « Derrière son classicisme, l’œuvre de Jean-Pierre Melville est une œuvre fondamentalement moderne » (II)
Dans le cadre du 47e festival du film de Karlovy Vary était organisée une grande rétrospective du cinéaste français Jean-Pierre Melville, dont on dit qu’il est le père spirituel de la Nouvelle Vague. Olivier Bohler est un jeune réalisateur, passionné par le cinéma de Melville, il a réalisé un documentaire sur ce dernier, « Sous le nom de Melville », et a accepté de répondre aux questions de Radio Prague dans la suite et fin de cet entretien. Il est d’abord revenu sur les cinéastes qui ont inspiré Jean-Pierre Melville :
Jean-Pierre Melville « C’est extrêmement intéressant parce que Melville a fait une liste -
il était un obsessionnel des listes - des 63 cinéastes américains
d’avant-guerre qui l’ont formé. Dans cette liste, il y a Clarence
Brown, il n’y a pas Cecil B. DeMille, parce qu’il ne le supportait pas,
il n’y a pas Charlie Chaplin parce qu’il est un dieu vivant et donc
hors-course, mais il y a tout le cinéma d’avant-guerre. On s’est basé
sur cette liste pour définir les origines de Melville. C’est cependant
trompeur à plusieurs niveaux parce qu’on peut très bien imaginer
qu’il aurait pu faire une liste de 63 cinéastes contemporains qu’il
n’a certainement pas eu le temps de faire. Quand on regarde ‘L’armée
des ombres’ ou ‘Le Doulos’, on peut très bien voir que ses
références sont issues de films américains beaucoup plus récents, par
exemple le film ‘The Asphalt Jungle’, qui n’apparaît pourtant pas
dans sa liste des 63 cinéastes. Huston n’apparaît pas non plus dans
cette liste. Il faut pourtant prendre ces références qui sont celles de
ses films d’après-guerre. Melville décalque des scènes entières, il
tourne des plans quasiment à l’identique. Mais sa formation de
cinéaste, il l’a faite en allant quatre ou cinq fois par jour au
cinéma, en commençant à 10 heures du matin, en finissant à minuit, de
l’âge de 8 ans à 20 ans, date de son entrée dans l’armée en 1936.
C’est le cinéma qui l’a formé. Mais il y a deux parties dans ses
influences. Ce qui est puissant aussi chez Melville, c’est qu’il tire
une partie de son essence du polar, non pas ce que nous appellons nous le
polar ou la série noire, c’est-à-dire Humphrey Bogart et
l’imperméable. L’imperméable est trompeur, il est sur le dos
d’Alain Delon tout le temps. Mais cet imperméable, il est déjà sur le
dos d’Alan Ladd dans les années 1930 ou au début des années 1940.
Cette iconographie est déjà constituée dans le film de gangsters. Il
prend beaucoup chez James Cagney, aux films des années 1930. On pourrait
dire qu’il est influencé à la fois par les tous premiers films de
gangsters, ceux allant de 1929 à 1932 et puis les films d’après-guerre
des années allant de 1947 à 1955. »
Nous avons parlé des influences de Melville, on peut se demander à
présent quelle est sa postérité : a-t-il inspiré d’autres cinéastes,
a-t-il lui aussi des admirateurs ?
« Je rajouterai juste une chose, Melvilleconnaissait bien l’ensemble du cinéma et parmi ses influences, le cinéma japonais est loin d’être absent. Il a vu des films de Kenji Mizoguchi et ‘Les Sept Samouraïs’ d’Akira Kurosawa qu’il a aimés. Pour Kurosawa, la parenté est flagrante. Concernant les cinéastes qu’il a influencés, Quentin Tarantino a rendu à Melville un hommage formidable avec les grandes tirades et les grandes dédicaces de ‘Reservoir Dogs’, qui a notamment permis aux cinéastes français de redécouvrir Melville en les poussant à s’intéresser aux influences des cinéastes américains contemporains. Les cinéastes français ont pourtant du retard dans ce domaine. »
Donc nous redécouvrons Melville par le biais des Etats-Unis, c’est paradoxal !
L’armée des ombres « Par le biais des Etats-Unis qui l’ont conduit au cinéma,
effectivement. Jim Jarmusch, comme Tarantino doit beaucoup à Melville.
Jarmusch et Tarantino avaient acceptés d’apparaître dans le film, mais
pour des questions de planning, cela n’a pas été possible. C’est un
grand regret. Tarantino était en tournage et Jarmusch, malgré une
journée déjà programmée, a annulé sa venue et en a été aussi
désolé que nous. On peut dire qu’il est présent en pensée dans le
film. Par ailleurs, il est amusant de constater que de même que le cinéma
japonais a influencé Melville, de même Melville influence le cinéma
asiatique représenté par John Woo, le premier qui a, à peu près en
même temps que Tarantino, rendu hommage à Melville, dans ‘The Killer’
qui est quasiment un remake du ‘Samouraï’. Johnnie To, qui est dans le
film, cite lui aussi Melville régulièrement. Plus étonnant et de
manière très intéressante, le très intellectuel cinéaste Masahiro
Kobayashi, un auteur à la mode française très francophile, cite des
films de Melville qui ne sont pas nécessairement ‘Le Samouraï’ ou les
films d’action comme ‘Le Deuxième Souffle’ mais ‘L’armée des
ombres’ qui est même visuellement cité dans l’un de ses films lorsque
l’un de ses personnages regarde une cassette vidéo de ‘L’armée des
ombres’. C’est passionnant parce qu’il s’agit d’un autre versant
de l’œuvre de Melville et non de la veine du polar seule mais d’une
veine plus tragique, plus intimiste. »
A première vue Melville ne semble pas appartenir à la Nouvelle Vague. Pourquoi dit-on de Melville qu’il est le père spirituel de la Nouvelle Vague ?
Henri Langlois « Melville appartient à la Nouvelle Vague, mais il est très en avance,
puisque si l’on compare ‘Le silence de la mer’ sorti en 1947 à ‘A
bout de souffle’ sorti en 1959, il y a plus de dix ans d’écart. Il
appartient à ce courant parce qu’il est le premier cinéaste - au monde
peut-être - français du moins, à être formé par le cinéma,
c’est-à-dire que sa seule formation vient des films qu’il a vus. Il
arrive dans le monde du cinéma en voulant soit refaire, soit proposer
quelque chose de nouveau par rapport à ce qui existait déjà. Comme il le
dit très bien, quand Jean Renoir ou Charlie Chaplin ont commencé, ils
n’avaient pas de modèle, il a fallu inventer le cinéma. Melville est le
premier des cinéastes à ne pas inventer mais à arriver avec une culture
déjà constituée au sein de laquelle il cherche sa place. Il s’agit
typiquement de la place de la Nouvelle Vague qui, elle, sera formée par
Henri Langlois à la Cinémathèque française. Les cinéastes de la
Nouvelle Vague voient des films de Langlois à la Cinémathèque qui leur
donnent envie de faire des films. D’autre part, Melville tourne un film
en 1947 en dehors de toute production normée, c’est-à-dire qu’il
n’a pas de producteur, il est lui-même auteur-producteur. Il fonde sa
propre société de production pour pouvoir tourner, parce qu’à
l’époque il fallait, pour être réalisateur, avoir été assistant sur
le tournage de plusieurs films, puis avoir une carte d’assistant, etc. Le
monde du cinéma était une grosse machine et il fallait être âgé pour
commencer à en faire. C’est un résumé rapide mais c’est à peu près
ainsi que cela se passait. Au contraire Melville commence jeune, au sortir
de la guerre, il est alors un jeune homme d’une énergie vitale
débordante, qui n’a pas un franc sur lui, qui dit rentrer tous les soirs
de tournage en lavant sa chemise parce qu’il n’en a qu’une, et qui
n’a qu’une seule envie, c’est de faire du cinéma. Il autoproduit
entièrement son film avec de l’argent familial et de l’argent gagné
de diverses manières et non avec l’argent de Nicole Stéphane, qui
était l’actrice principale et qui était une Rothschild. On lui a par la
suite reproché de n’avoir jamais aidé à la production de ce film.
Melville est alors indépendant et c’est ce qu’essaiera aussi de faire
la Nouvelle Vague, ainsi que de tourner en décor naturel parce qu’a
priori ça coûte beaucoup moins cher. Beaucoup d’entre eux ont un
parcours similaire, dans le sens où ils vont apprendre, Melville le
premier, que tourner en extérieur coûte parfois beaucoup plus cher que de
tourner en intérieur dans un studio parce que lorsque le soleil s’en va
au mauvais moment, il faut recommencer le lendemain et gacher deux fois
plus de pellicule que si ça avait été fait en studio. Ils tireront
souvent les mêmes leçons. »
Le nom de Melville, qui est un pseudonyme puisque son vrai nom était Grumbach, est un hommage à Herman Melville, auteur de ‘Moby Dick’. Pourquoi a-t-il choisi cet hommage littéraire ?
Herman Melville « Cela dit beaucoup de la grande culture de Melville et de l’importance
du littéraire chez lui. Ce qui est très étonnant tout de même c’est
que sur 13 films réalisés par lui, plus de la moitié sont des
adaptations, à commencer par ‘Le silence de la mer’ qui est son
premier film ou des chefs-d’œuvres comme ‘L’armée des ombres’ et
des romans plus faciles comme ‘Le deuxième souffle’. Il avait une
passion pour Louis Aragon, il était bercé par la culture de son temps,
celle plus ancienne et par la culture américaine. Il le dit de manière
amusante : ‘j’aimais Edgar Poe mais, s’appeler Poe, ce n’est pas ce
qui sonne le mieux en France, donc ce n’était pas possible ; il restait
Melville’. Toute l’ambigüité réside dans le fait que son modèle est
le cinéma américain mais que son propre cinéma est très français ou du
moins extrêmement européen. Bertrand Tavernier explique cela à merveille
: quand Melville fait un plan qui est une reprise d’un plan de Robert
Wise, il le fait durer un peu plus longtemps, cela devient alors un plan de
Robert Bresson, même si le cadrage est celui de Wise. Chez Melville, on
est toujours à cheval entre deux cultures, entre les Etats-Unis et
l’Europe. Ce qu’il y a de merveilleux, c’est que c’est aussi vrai
chez Herman Melville et que le nom même d’Herman Melville est un nom qui
sonne très français. Jean-Pierre Melville a donc choisi le plus français
des noms d’auteurs américains. On ne peut pas dire que la littérature
de Herman Melville soit une littérature empesée ou d’un classicisme
XIXe lourd. C’est une littérature d’un modernisme extraordinaire
derrière des apparences de ‘grande histoire de chasse à la baleine’.
D’un point de vue métaphysique, ce roman est en avance, il s’agit
sûrement d’un des premiers romans modernes. L’œuvre d’Herman
Melville nous parle aussi de l’œuvre de Jean-Pierre Melville qui,
derrière son classicisme, est une œuvre fondamentalement moderne. Je
pense que la parenté et le modèle des deux Melville résident dans cet
aspect. »







