Culture sans frontières Musiques interdites : l’art plus fort que la barbarie
Dans le cadre du festival Musiques interdites, monté par Michel Pastore, conseiller culturel du consulat d’Autriche à Marseille, le 22 juin a été donné à Terezín le Requiem de Verdi. Terezín a été pendant la guerre un camp de concentration par lequel les Juifs transitaient avant Auschwitz. Le festival, qui en est à sa troisième édition, se poursuivra à l’Opéra de Marseille, en France, les 11 et 12 juillet, avec une reprise du Requiem de Verdi. L’objectif pour Michel Pastore est de réhabiliter des compositeurs oubliés comme Hans Krása, Gideon Klein, Pavel Haas, muselés et assassinés par les nazis, et toujours largement ignorés à l’heure actuelle. Des musiciens catalogués parmi les « artistes dégénérés » selon la terminologie nazie. Michel Pastore :
Michel Pastore « Il y a eu une exposition à Düsseldorf en 1938, qui s’appelait
justement ‘Entartete musik » où étaient catalogués tous les
musiciens
contemporains des années 20-30. Il y avait une grande majorité
d’origine juive, mais lointaine. Ils étaient catalogués en tant que
‘scribouillards juifs’ avec toute une série d’insultes. Derrière
cette politique culturelle se cachait déjà le génocide contre les
Juifs.
Face à ce génocide culturel qui a doublé le génocide humain, il y a eu
une double peine : d’abord la peine des nazis, puis après la guerre une
volonté d’oublier ce qui s’était passé, parce qu’il fallait
reconstruire et puis il y a notre dictature, la dictaure des modernistes.
On tournait le dos à tout ce qui avait été fait avant le
post-romantisme. On n’a retenu que Schönberg et Richard Strauss. Par
contre il y a ces immenses autres musiciens, d’ailleurs plusieurs se
sont
retrouvés dans le camp de Terezín et après ne sont hélas pas revenus
d’Auschwitz, qui n’ont pas retrouvé leur place dans notre patrimoine
européen. »
Pourquoi sont-ils passés dans la trappe de l’oubli ? Pourquoi n’ont-ils pas été redécouverts après la guerre ?
Viktor Ullmann « Il y avait deux choses. Il y a eu la phrase du philophe Adorno, qui
disait qu’après Auschwitz on ne pouvait plus écrire de poèmes. Ce que
je trouve pour ma part une absurdité. C’est parce qu’il y a eu
Auschwitz que la poésie doit encore plus s’affirmer. Ensuite, il y a eu
cette dictature de la musique moderne, on ne voulait plus entendre ce qui
s’était passé après le post-wagnérien. Ce n’était pas encore le
formalisme dodécaphonique, mais c’était déjà une musique qui
cherchait dans la tonalité : c’est là qu’il y a eu quantité de
musiques différentes, notamment dans ce pays. Un musicien comme Ullmann
est extraordinaire par exemple car il est dans un courant post-romantisme
qui flirte avec la tonalité, qui est très proche de Schönberg dont il
avait été l’élève, mais à la fois avec un certain lyrisme... Ca
s’apparente à la musique d’Alban Berg. C’était des musiques très
contemporaines et qui gardent leur contemporanéité.
Qu’est-ce qui s’est passé aussi ? C’est l’institution, car
hélas, la musique est aux mains des institutions, qui a privilégié soit
le vieux répertoire romantique, soit des créations contemporaines. Et
ces
musiques-là, l’institution n’a pas encore eu le courage de les
réintégrer. D’où le fait d’avoir voulu monter ce festival Musiques
interdites. Au départ il s’appelait ‘Musiques dégénérées’
puisque c’était jsute sur les musiques interdites par les nazis. Mais
je
l’ai étendu aux staliniens, d’où ‘musiques interdites’. C’est
mieux parce que le terme ‘dégénéré’ a été inventé par les
Allemands pour stigmatiser les artistes et les marquer du sceau de la
condamnation à mort. Mais c’est un terme péjoratif. Donc inviter des
gens à une soirée musiques dégénérées, ce n’est pas évident si
vous ne connaissez pas le contexte. Donc musiques interdites, c’était
plus pertinent, d’autant que ça concernait aussi les staliniens, qui
n’étaient pas en reste de ce côté-là. »
Concrètement, votre projet lié à Terezín, de quoi s’agit-il ?
« La spécificité de Terezín que je ne connaissais pas – je ne l’ai
découvert que l’an dernier quand on a fait le premier festival –
c’est que c’est une ville XVIIIe siècle, qui a une architecture
préservée. Suite à ce qui s’y est passé, c’est toujours quelque
chose de préservé. Je pense que c’est un lieu qui devrait devenir du
domaine du patrimoine de l’humanité toute entière, pour témoigner de
ce ghetto épouvantable, bien sûr, mais aussi de ce qui s’y est passé.
Il y a eu une activité culturelle et artistique absolument intense
pendant
les quatre ans et demi de regroupement des Juifs.
Rafael Schaechter
Et l’an dernier je suis tombé sur un récit de Josef Bor, un juriste
tchèque qui a été interné à Terezín en 1944, qui a assisté aux
répétitions du requiem de Verdi que le chef tchèque Rafael Schaechter a
menées envers et contre tout, dans des conditions épouvantables de
misère, de froid, de faim, avec la nécessité d’instruments etc.
Malgré les déportations qui faisaient que les solistes partaient pour
des
convois et ne revenaient plus. Il fallait trouver un nouveau ténor, une
nouvelle basse etc. Ce récit est tellement important que j’ai écrit
une
adaptation dramatique pour récitants et pour solistes qui relate les
répétitions et le courage de ces gens qui ont ainsi témoigné que la
musique continuerait toujours, malgré l’horreur, malgré la mort,
malgré la barbarie. Et que la musique, on le verra samedi soir à
Terezín, est victorieuse. »
Il faut rappeler que ce Requiem de Verdi a été joué à une occasion particulière. Hitler avait voulu élever le camp de Terezín en une sorte de ghetto modèle à l’occasion de la visite de la Croix Rouge, il avait voulu créer une sorte de façade de ghetto modèle pour les Juifs, ce qui est quand même très particulier comme conception... et c’est à cette occasion, comme il y avait beaucoup d’artistes enfermés à Terezín, qu’a été monté ce Requiem de Verdi...
« Oui, au départ ce n’était pas prévu par les Allemands. Mais ils
faisaient feu de tout bois. Donc quand ils ont vu que ces musiciens
voulaient malgré tout continuer à jouer de la musique, ces musiciens
qu’ils considéraient comme une sous-race, même pas comme des chiens
pour qui ils avaient plus de respect, ils se sont dits qu’ils allaient
en
profiter pour monter un spectacle. Evidemment, la musique allemande leur
était interdite puisqu’ils n’avaient pas le droit de la toucher, ils
étaient ‘impurs’. Schaechter qui était un génie a choisi le Requiem
de Verdi qui est une oeuvre suivant le rituel catholique, mais par Verdi
qui était complètement athée, et chanté par des Juifs ! C’est
extraordinaire. Cela montrait que l’art transcende les barrières
fausses
que les hommes établissent entre eux, les barrières de religion, de
race,
de couche sociale. Et que la musique transcende tout cela...
Les Allemands en ont donc profité lors de la visite de la Croix-Rouge, il y a même un film qui a été tourné qui est une horreur absolue. Il s’appelle ‘Le Führer offre un ghetto idéal aux Juifs’, ils y ont fleuri les balcons... Il existe une interview que Claude Lanzmann a fait de Maurice Rossel, de la Croix-Rouge, qui avait une vingtaine d’années. C’était des gens jeunes, mais bon, quand vous voyez des horreurs pareilles, il y a des réactions qui ne dépendent pas de la maturité. Rossel dit dans cette interview que les Juifs étaient très privilégiés à Terezín. Il a été complètement dupe ou plutôt, il n’a pas voulu chercher derrière le décor.
Le fait est que la photo qu’on montre au festival m’a été donnée par Paul Aron Sandfort. J’ai eu la chance de le rencontre l’année dernière, hélas il est décédé depuis. J’ai dédidé le Requiem à sa mémoire parce que lui, il avait 13 ans à l’époque, et il jouait de la trompette dans le Requiem de Verdi à Terezín. Il est allé à Auschwitz et il a survécu. A Terezín, il a composé un poème sur quand il faisait la queue pour avoir des pelures de patate parce qu’il crevait la faim. Plus tard, il est devenu compositeur, il a écrit un monodrame sur ce poème pour récitant et pour septuor que nous allons créer à Terezín et le 12 juillet à l’Opéra de Marseille.
C’est une leçon qu’on peut tirer : Terezín qui était fait pour
exterminer les gens et la musique, finalement regardez : Paul Aron a
écrit
un poème à 13 ans, après, il a composé de la musique et cette musique
on va la créer. Donc, l’engin de mort qui était là pour tuer les gens
et la musique peut être aussi révélateur, par chance et par miracle,
d’une oeuvre qui va s’écrire ensuite. »
Il faut préciser que ce film de Claude Lanzmann, c’est Un vivant qui passe. Il était présent récemment à Prague, et il avait justement évoqué ce film...
« Oui. Et sinon, donc le 12 juillet on donnera le Requiem avec Fabrice Luchini comme récitant. Dans les solistes il y a de grands chanteurs français, mais aussi deux solistes tchèques qui viennent à Marseille car je voulais justement échanger, qu’il y ait une distribution franco-tchèque. Pour qu’il y ait un témoignage au-delà des nationalités... »





