Miloslav Moucha : sa vie entre la France et « l'au-delà » (II)

Suite, aujourd'hui, de notre rencontre avec Miloslav Moucha, peintre français d'origine tchèque. Installé en France depuis 1969, il expose une partie de ses oeuvres à la galerie kai de kai à Prague, jusqu'au 7 décembre. Les éditions Dauphin ont publié il y a quelques mois un recueil intitulé Mala Kniha, Le petit livre, qui regroupe ses pensées, réflexions, tirées de ses carnets, sur une période allant en gros de 1972 à 1995. Dans la deuxième partie de cet entretien, il sera notamment question de sa maison de campagne dans le sud de la Bohême, un endroit particulier, isolé, où il a passé de longs moments après la chute du communisme en 1989.

Mais tout de suite, reprenons la discussion là où nous nous en étions arrêtés la semaine dernière : Miloslav Moucha émigre en France en 1969, et ne retrouve son pays natal qu'après la Révolution de velours.

« Je suis revenu tout de suite après Noël 1989, et depuis, j'ai partagé ma vie entre Paris, Prague, et surtout ma campagne, celle dont je parle dans le Petit livre. »

Alors, pourriez-vous nous rappeler le jeu de mot. Vous dites que ça s'appelle Musovice, pourriez vous expliquer en français le jeu de mot que recouvre ce nom.

 « Il y a une chose qui est très drôle, c'est que c'est une colline, à la frontière de la région du sud et du centre de la Bohême et qui s'appelle « Le monde de l'au-delà » (Onen svet). Moi j'avais l'adresse de la maison de campagne comme ça. On m'a dit : « c'est quelque part là-bas. » Je suis donc allé « quelque part là-bas » mais il y avait des maisons disséminées à 1 km de distance. Mais je n'avais toujours pas l'adresse. Finalement j'ai trouvé que c'était : numéro 10, Zadni Chlum (la butte de derrière). Mais il n'y avait pas de numéro 8, 9 ou 11... Donc je me suis dit : je suis là, je m'appelle Moucha, prononcé à la française, donc ce sera Musovice, comme il y a des villages en -ce. »

Ce nom « L'autre-monde », « Le monde de l'au-delà », c'est vraiment un nom qui existe ?

 « Oui, on dit là-bas que ça s'appelle comme ça. Ce qui est très drôle, c'est qu'avant d'arriver dans cet endroit, on passe par un lieu, qui n'est pas un village, ce n'est pas même pas un hameau, ce sont trois bâtiments, et ça s'appelle Krchov, ce qui signifie « cimetière ». J'ai demandé pourquoi ce nom. On m'a expliqué que quand l'hiver est dur, les gens meurent quand même, mais on ne peut pas les enterrer parce que la terre est dure, donc on les déposait là, jusqu'au printemps, avant de les mettre en terre. Donc je suis bien entouré. Tout est un peu absurde... »

Vous avez trouvé un endroit particulier, complètement isolé, où vous avez des voisins silencieux a priori !

« Cela dépend des nuits, il y a des nuits où ça bouge un peu... Mais en effet je suis très bien entouré... »

 

Il est sans doute utile de préciser que le peintre a également fait une rencontre particulière avec une région de France, les Cévennes. Et voilà ce qu'il écrit dans l'ouvrage « De Mouchovitcé aux Cévennes » :

« Chacun de nous a son propre mythe. Le mien est le chemin et le vent. Les mythes ne nous assurent pas la tranquillité, bien au contraire. Si nous vivons nos mythes personnels intensivement, notre perception des phénomènes liés à ceux-ci est très forte et peut même être inquiétante. »

Miloslav Moucha rappelle ensuite sa découverte de la maison de campagne qu'il avait achetée, après la Révolution de velours, à mi-chemin entre deux régions :

« Ce territoire perdu, vallonné, accidenté, parsemé de pierres impressionnantes, a été le refuge des protestants pendant la contre-réforme en Bohême. J'ai été impressionné par l'atmosphère de solitude de ce monde de l'au-delà, par les pierres et par la spécificité du vent. Quand je suis arrivé dans les Cévennes pour la première fois, spécialement vers le Mas Méjean, Gourdouze et Le Merlet, j'ai retrouvé cette même atmosphère mais démultipliée. Je me sentais presque paralysé. Quand La Galerie de L'arbre Seul m'a proposé de travailler sur ce pays, j'ai instantanément fait le rapprochement et le lien entre les Cévennes et la Bohême. C'est ainsi que j'ai intitulé ce travail 'De Mouchovitcé aux Cévennes'. »

Rappelons pour mémoire que les Cévennes en France, ce fut aussi un des lieux privilégiés de refuge des maquisards et des hors-la-loi de tous poils. Alors de Mouchovitcé aux Cévennes, le pas est vite sauté...

 

Vous dites que quand vous êtes arrivé à Paris, vous avez été plutôt horrifié et pas du tout séduit. Quand s'est fait le déclic où vous avez commencé à vous sentir bien à Paris et en France.

« Quand je dis que j'étais horrifié, ce n'était pas par la ville mais plutôt par la situation. Evidemment, pour moi, tout était étranger, je ne parlais pas français, je ne connaissais personne. La dimension de la ville, c'est quand même impressionnant, quand vous arrivez de Litvinov où il n'y a même pas une fontaine ! Il y a une église et autour quelques rues. Donc si vous vous retrouvez dans une capitale mondiale, vous êtes paumé. J'ai commencé à l'apprécier, quand je l'ai quittée, au printemps 1969, quand je suis retourné à Litvinov, j'avais un grand désir de retourner à Paris, en France. J'avais une espèce d'odeur, un parfum en mémoire, même le parfum du métro... Certains disent que ça pue. Je suis revenu à Paris et petit à petit j'ai compris l'esprit de Paris. »

J'aimerais parler un peu de l'exposition qui a lieu à la galerie kai de kai. Comment est-elle conçue ?

« Le nom kai de kai, on m'a dit ce que ça voulait dire, mais je ne me souviens plus... Et pour l'exposition, comment est-elle conçue ? Eh bien, il y a des tableaux... »

Vous avez eu des périodes différentes, d'ailleurs la galeriste Geneviève Mathieu, avec laquelle vous travaillez et avec qui s'était entretenue notre collègue Magda Hrozinkova, lui avait dit que vous aviez eu des périodes qui changeaient souvent : des périodes plus géométriques, d'autres plus figuratives. Ici, c'est plus figuratif. Vous n'avez choisi que ces oeuvres-là ? Est-ce que ce sont des tableaux d'une période récente ?

« Quand on travaille depuis 40-45 ans, forcément il y a des changements... Des changements à première vue très radicaux. Depuis les années 90, et mon séjour prolongé dans la campagne tchèque, ça a beaucoup changé, car quand on est entouré par une nature forte, on peut difficilement spéculer. Donc j'ai commencé à refléter ce qui m'entourait, pas d'une manière figurative parce que finalement rien n'est figuratif, même s'il y a trois figures, mais elles ne sont pas des figures dans le sens habituel. Mais les tableaux ça ne s'explique pas, ça ne se décrit pas, ça se voit... »

Ce qui est difficile à la radio, c'est pour cela que l'on parle de vous également. Vous dites que vous n'aimez pas les catalogues, ça veut dire que vous n'avez pas de catalogue là...

« En ce qui concerne ma méfiance vis-à-vis des catalogues, c'est qu'évidemment, quand vous avez un catalogue qui fait un mètre sur deux, vous le réduisez à vingt centimètres sur vingt centimètres, vous avez une information et vous n'avez pas la sensation. C'est une information sur une émotion qu'éventuellement on aurait pu avoir, donc c'est très intellectuel. Mais il se trouve que nous sommes dans un monde visuel et d'information. On peut donc difficilement se passer de catalogues. Les gens regardent plus volontiers les catalogues car ils veulent être informés, et ils ne veulent pas « manger » directement. Donc ils mangent des informations. Donc j'ai cédé, j'ai fait des catalogues, voilà, et je ne suis pas très fier. »

Les catalogues, c'est fait pour les fainéants ?

« Non, ce n'est pas la paresse, on se rationalise, on se contente d'informations et on peut, intellectuellement, ranger la chose qu'on voit dans un catalogue, dans un système. Ce n'est plus direct. »

Il n'y a plus d'émotion...

« Il y en a beaucoup moins. Mais avec la musique c'est pareil. On a des chaînes hi-fi de plus en plus sophistiquées, des CD fantastiques, mais ça ne vaut pas un quatuor qui joue dans une pièce, même si les musiciens ne sont pas extraordinaires. Le son qui est vivant, on le prend par tout le corps, pas seulement par les oreilles. C'est autre chose. »

C'est palpable... Pour finir : vous oscillez toujours entre Paris et Prague je suppose. Est-ce que vous vous sentez toujours en ballottage entre les deux ou bien c'est équilibré ?

« Non, j'ai été comme ça en ballottage de 1992 à 2000. C'était lié à ma maison à 'Musovice'. Et puis je me suis rendu compte qu'après 25 ans de vie française, je suis tellement marqué que je suis presque plus français que tchèque. C'est très bien de temps à autre de se 'faire tchèque', mais sinon je suis beaucoup plus en France. Je ne parle pas très bien le Français, j'ai un accent parfait pour un émigré, comme il faut, mais je me sens plus concerné par la politique française ou par l'art français, voilà tout. »