Culture sans frontières Mikhaïl Rudy : sur scène, je vis les plus beaux moments de ma vie

05-06-2005 | Magdalena Segertová

Deux pianistes de renommée mondiale ont marqué, par leur virtuosité et la force de leur personnalité, le public du 60e festival international de musique Le Printemps de Prague qui a pris fin le 4 juin dernier. L'Autrichien Alfred Brendel et le Russe Mikhaïl Rudy que vous venez d'écouter et qui sera l'invité de cette Culture sans frontières...

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Mikhaïl RudyMikhaïl Rudy Nous sommes assis dans une loge de la somptueuse Maison municipale de Prague (Obecni dum). Dans quelques heures, Mikhaïl Rudy donnera, avec la Philharmonie Janacek d'Ostrava, au Printemps de Prague, le célèbre Premier concerto pour piano de P.I. Tchaïkovski... Composition dont l'enregistrement lui a valu, comme tant d'autres, de nombreuses récompenses. Dans la vie comme dans la musique, Mikhaïl Rudy ne dissimule pas sentiments et émotions : l'énergie qu'il dégage, sa passion pour la musique et pour l'art tout court (il expérimente aussi le cinéma, le théâtre, la vidéo et beaucoup d'autre choses encore), son amour de la vie, tout cela vous touche immédiatement et peu importe si vous êtes en salle ou, plus proche, en face de lui. Le pianiste est établi, depuis presque trente ans, à Paris, mais avant d'y débarquer, ce fut toute une aventure...

"Je suis né à Tashkent, où ma famille était en déportation. Mais je suis resté là-bas trois mois seulement et je n'y suis plus jamais retourné. Mes parents ont beaucoup voyagé, à cause de la situation politique, nous avons vécu à Voronej, à Novosibirsk, ensuite en Ukraine, à Donetsk qui, à l'époque, s'appelait Stalino. C'était la période des changements politique et ma famille a été réhabilitée. C'est là-bas que j'ai commencé mes études de musique et, plus tard, j'ai eu la chance d'entrer au Conservatoire de Moscou. En 1977, je suis parti pour la première fois en tournée à l'Occident, j'étais encore très jeune. J'ai décidé de ne plus retourner dans l'Union soviétique et de demander l'asile politique. J'ai été fermement opposé au régime d'alors, mais j'ai pensé que ça allait durer des siècles et des siècles... Depuis 1989, je vais régulièrement en Russie pour donner des concerts, surtout à Moscou et à Saint-Pétersbourg. D'ailleurs, mon premier concert au Printemps de Prague, c'était avec l'Orchestre symphonique de Saint-Pétersbourg. J'ai fait beaucoup d'enregistrements avec cet ensemble."

Vous vivez toujours à Paris ?

"Oui, mais pendant presque quinze ans, j'ai vécu aussi à Londres. J'aime beaucoup ces deux capitales, je trouve qu'elles se ressemblent. A Paris, la vie artistique et la vie tout court est excitante, je pense que j'y vivrai toujours. Mais la vie musicale londonienne m'attirait aussi. Et puis, j'ai gardé un petit appartement de mes parents à Moscou. Je suis Européen, comme on dit aujourd'hui."

Mikhaïl Rudy a contribué à la réalisation de nombreuses émissions radiophoniques et télévisées, notamment à un documentaire sur Tchaïkovski. Aurait-il un faible particulier pour le géant de la musique russe ?

"Vous savez, j'ai un très large répertoire. Je ne suis pas spécialisé dans tel ou tel type de musique. J'aime énormément le concerto de Tchaïkovski, j'ai eu la chance de l'enregistrer avec l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg et Mariss Janssons, le disque a été très bien accueilli... Mais pour moi, la musique russe fait partie de la musique mondiale, je ne fais pas de différence. Pour Tchaïkovski, la principale source d'inspiration était Mozart, Tchaïkovski a, à son tour, inspiré Stravinski... Avec la musique tchèque, c'est la même chose. Il y a quand même une exception et c'est Janacek, pour qui j'ai une passion sans fin. Il y a longtemps déjà, j'ai enregistré son oeuvre complète. A l'époque, il n'était presque pas joué par des étrangers, sa musique était réservée aux artistes tchèques. Elle est unique, on dirait qu'elle n'est influencée par rien. Mais celle de Dvorak, par exemple, est tout à fait européenne... Mais moi, j'essaye surtout d'exprimer ce que telle ou telle musique signifie pour moi. Quant au concerto de Tchaïkovski, je voudrais souligner son caractère lyrique, plein de contrastes qui reflète la sensibilité du compositeur. Je suis très content qu'il fasse beau aujourd'hui ! Le printemps, le soleil... tout ça rime avec cette musique."

"Par contre, je ne peux pas jouer une musique avec laquelle je ne sens pas une affinité particulière. Je n'ai jamais joué une note de Scarlatti, je ne joue pas de musique espagnole, qui est magnifique, mais c'est tout un univers qui m'est assez étranger. Par contre l'univers tchèque m'est très proche."

Vous avez monté un spectacle tiré du roman Le Pianiste de Wladyslav Spilman. On connaît le film, mais à quoi ressemble ce spectacle ?

"Avec l'acteur français Robin Renucci, nous l'avons monté, il y a quatre ans, avant que le film n'ait été tourné. Nous sommes tous les deux sur scène, il dialogue avec moi, mais je ne parle pas, je joue la musique de Chopin et de Spilman. Le spectacle a un joli succès, l'année prochaine, on sera en tournée, on a soixante dates, je crois..."

Un soliste renommé comme vous, a-t-il encore le trac avant le concert ?

"C'est difficile à dire... Je touche le bois, évidemment, mais là, dans trois heures, j'ai le concert donc je ne vais pas dire trop de bêtises... Oui, je suis superstitieux. Je n'emploierais pas le mot traque, c'est plutôt une sorte de concentration qui est en fait assez épuisante. C'est une grande responsabilité et puis, il ne faut pas penser à autre chose, il faut se vider la tête et se laisser totalement envahir par la musique. C'est un drôle d'état - quelque part, vous n'êtes plus là... La musique, l'émotion passe par vous vers le public. J'essaye que les spectateurs ressentent cet enthousiasme que j'ai pour la musique que je suis en train de jouer. Ce sont les moments les plus excitants de ma vie."

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