Culture sans frontières Micheline Presle : « Si j’existe encore, c’est grâce aux jeunes cinéastes »
Entretien avec une des grandes dames du cinéma français : Micheline Presle rendue célèbre notamment dans la très belle adaptation du roman de Raymond Radiguet, Le diable au corps, de Claude Autant-Lara. Mais la filmographie de Micheline Presle, 88 ans, est bien plus importante... Elle a tourné avec les plus grands, de Georg Pabst à Abel Gance et bien d’autres. Elle part aux Etats-Unis après la guerre où elle épouse William Marshall, dont elle aura une fille, la réalisatrice Tonie Marshall. A son retour en France, elle sera injustement ignorée et ne retrouvera pas la gloire d’avant son départ. Elle était l’invitée du festival de Karlovy Vary où elle présentait le film d’un jeune cinéaste belge, Frédéric Sojcher, Hitler à Hollywood. L’occasion de revenir sur sa carrière et de commencer par lui demander si, dans sa jeunesse, elle allait déjà au cinéma.
Micheline Presle, photo: www.kviff.com « Mon père m’a emmenée très jeune au cinéma, j’avais dix ans.
C’était un film américain qui s’appelait Trader Horn. J’ai un
souvenir qui représente une femme, apparemment – parce que c’était
en
noir et blanc bien sûr, avec des cheveux blonds, un pagne et des animaux,
des singes autour d’elle. En réalité, c’était l’ancêtre de
Tarzan, et c’était une femme ! Et puis un peu plus tard, quand
j’étais pensionnaire à Notre-Dame-de-Sion après le divorce de mes
parents, le dimanche (ma mère était peintre), la sortie, c’était : on
allait au Louvre et on allait voir un film. Je me souviens, alors qu’il
n’y a pas une grande différence d’âge entre Michèle Morgan et moi,
d’une image d’un film Orage, avec elle et Charles Boyer. Michèle
était en combinaison blanche, assise au coin du lit... j’ai encore
cette
image en tête et à ce moment-là j’ai éprouvé un sentiment de
quelque
chose de toride, de péché – à ce moment-là j’étais à
Notre-Dame-de-Sion ! »
C’est ces sorties qui vous ont donné envie de faire du cinéma ?
« C’est difficile de dire... Quand j’étais enfant, je lisais
beaucoup. Quand j’avais de l’argent, j’achetais des contes, des
journaux pour enfants. J’aimais me raconter des histoires. Mes jeux
consistaient à inventer des histoires... D’un coup, mon petit frère,
plus jeune que moi, malheureusement pour lui, devenait la fille d’un
méchant seigneur, moi j’étais évidemment le méchant seigneur. Je
l’enfermais dans un donjon qui était l’armoire de ma chambre. On
m’avait offert une petite bicylette pour Noël qui est devenue un
cheval,
mon petit frère était attaché avec une ficelle et jouait un forçat. A
Notre-Dame-de-Sion, je me mettais au lit tous les soirs, avec mon drap
au-dessus de la tête et c’était toujours le même scénario :
j’étais une espionne dangereuse avec un long fume-cigarette ! Mon
imagination voyageait à la suite de mes lectures, mais dans le fond, avec
une envie de jouer. C’est ça que j’aimais. »
Quel est votre regard sur le cinéma d’aujourd’hui par rapport au cinéma des années 1930, 40, 50 ? Je pense notamment à la différence entre noir et blanc et couleur...
« J’allais vous en parler ! Parce que le noir et blanc n’est pas la réalité, c’est donc magique. C’est d’abord beaucoup plus beau. L’imagination est en marche. Ça donne à chaque spectateur une vision personnelle et donc une réflexion personnelle. Moi j’aime beaucoup le noir et blanc. Beaucoup de cinéastes comme François Truffaut ont essayé de revenir au noir et blanc. Mais il n’existe plus les labos, les pellicules. Et puis surtout, c’est un interdit qui vient de la télévision. »
Impossible évidemment de ne pas vous poser de questions sur Le Diable au corps, un de vos films culte. J’ai lu quelque part que c’est vous qui aviez fait engager Gérard Philipe pour ce film...
'Le diable au corps' « Je ne l’ai pas engagé, mais j’avais un contrat assez
extraordinaire avec un producteur. J’avais reçu un télégramme un jour
qui disait : ‘je vous ai vu dans Boule de suif, j’aimerais vous
rencontrer’. En signant ce contrat, je pouvais faire un film dans lequel
j’avais le choix du scénario, du metteur en scène, du scénariste, de
tout. Et de l’acteur principal. J’avais le contrôle sur tout. Le
producteur ne connaissait pas d’ailleurs le cinéma français, je lui ai
fait voir un film d’Autant-Lara. C’était donc mon choix, mais parce
que c’est parti du contrat. Mais moi à cette époque-là, c’est ce
qui
m’intéressait. J’avais beaucoup de projets en tête avec Autant-Lara.
Je voulais faire Les liaisons dangereuses, Madame Bovary. Ça n’avait
pas
encore été fait ! J’ai même rencontre Ophüls quand j’étais aux
Etats-Unis et je devais interpréter Lettre à une inconnue. Pourquoi les
Etats-Unis ? Je ne veux pas trop rentrer dans ma vie privée, mais j’ai
fait une rencontre à ce moment-là, Bill Marshall. Ça m’a apporté une
grande joie qui est Tonie Marshall. Mais en-dehors de ça, ça a fait tout
capoter dans ma carrière. »
Comment expliquez-vous que la France ait été aussi ingrate à votre retour ?
'La dame aux camélias' « Je ne sais pas. J’ai toujours dit que dans le fond, il y avait un
rapport entre le public et moi presque charnel, ou en tout cas d’amitié
très proche. En réalité, c’est un peu comme si j’avais quitté un
mari ou un amant, et qu’à mon retour, il ne me l’ait pas pardonné.
Parce que réellement, je n’existais plus du tout. J’ai fait un film
que je ne voulais absolument pas faire, La dame aux camélias, qui
m’avait été proposé par Maurice Lehmann. Je ne voulais pas parce
qu’il y avait un film magnifique avec Greta Garbo, Camille, et je
n’allais donc pas le refaire. A mon retour, il a été le seul à
revenir
à la charge, à me proposer... et j’ai donc fait La dame aux camélias,
qui d’ailleurs n’est pas un film très intéressant. Ça a été très
difficile, la dégringolade et le noir complet. J’ai commencé une autre
vie dans ce métier quand il y a eu la nouvelle vague, le nouveau cinéma
indépendant. Je suis allée voir tous les premiers films. Après les
indépendants américains sont aussi arrivés, à la suite de cette
nouvelle forme moderne de cinéma. En réalité, je l’ai toujours dit :
si j’existe encore, c’est grâce aux jeunes cinéastes ! Et
d’ailleurs ça continue aujourd’hui... »
Donc les cinéastes de votre génération ne s’intéressaient pas à vous...
'Hitler à Hollywood' « Pas du tout. Ni ceux d’avant ni ceux qui restent. Mais c’est très
bien. Avec ces jeunes cinéastes, on a une vision différente, je suis
plus
âgée qu’eux mais dans ma tête, dans ma manière de regarder, de
recevoir, je suis un peu hors de ma génération. »
Vous vous êtes amusée sur le tournage de Hitler à Hollywood ?
« Beaucoup... Oui, avec Frédéric, c’est une rencontre, on échange beaucoup. »
Une dernière question à vous poser. Est-ce qu’on tombait amoureuse de Gérard Philipe dès qu’on le voyait ?
'Le diable au corps' « Je suppose que oui. Gérard a été mon choix pour Le diable au corps.
Je crois que c’était inévitable. J’ai eu un sentiment amoureux, je
dis bien un sentiment amoureux, qui peut-être était nécessaire à notre
rencontre dans le film. Mais c’était tout. Il était déjà avec sa
femme Nicole à l’époque et moi j’étais engagée. On me l’a déjà
demandé, donc je suis sincère et je dis : oui, mais dans le film et par
le film, c’était inévitable. »






