Marta Kubisova : une voix et une vie extraordinaires

Marta Kubisova a été couronnée du prix Thalie 2001, photo: CTKMarta Kubisova a été couronnée du prix Thalie 2001, photo: CTK La belle voix grave que vous venez d'entendre appartient à l'une des meilleures chanteuses tchèques contemporaines. Elle s'appelle Marta Kubisova et, en novembre prochain, elle fêtera ses 60 ans. Même si nous ne sommes qu'en mars, son premier cadeau, Marta Kubisova l'a déjà reçu. Et ce n'était pas un cadeau quelconque : il y a une semaine, la chanteuse a été couronnée du prix Thalie 2001, attribué, par la critique, aux meilleurs comédiens, chanteurs d'opéra et d'opérette et danseurs de ballet. Marta Kubisova s'est vue décerner ce prix prestigieux pour son rôle dans la comédie musicale Tell Me On a Sunday, présentée, depuis l'automne dernier, à Ungelt, un petit théâtre au coeur de Prague. En République tchèque, Marta Kubisova est connue, aimée et respectée grâce à sa voix exceptionnelle, à son destin mouvementé, à son courage et aussi... à son amour pour les animaux. Aujourd'hui donc, je vous présenterai cette femme à multiples facettes.

Je vais commencer, si vous permettez, par un souvenir d'enfance... Un jour, j'avais douze ou treize ans, ma mère s'est mise à me parler des années 60 et de tout ce qu'elles avaient apporté : du renouveau dans la culture, de l'ouverture vers le monde, du dégel dans la politique, de l'enthousiasme dont les Tchèques et les Slovaques étaient imprégnés, de leurs idéaux et espoirs. Et, finalement, de l'occupation soviétique du pays, en août 1968. Je savais qui étaient Dubcek, Havel et Palach, mais... le nom de Marta Kubisova, je l'ai entendu pour la première fois. "Qui est-ce, cette Marta ?" "

C'est une chanteuse", a répondu ma mère. "Tu sais, elle a une voix extraordinaire : à la fois douce et dramatique, pleine de chagrin et de joie. Quant elle se met à chanter, c'est comme si tu ouvrais une porte grinçante. Mais tout d'un coup, sa voix devient mélodieuse et très agréable à écouter." La réponse de ma mère a éveillé ma curiosité : "Et pourquoi je ne la connais pas ?" "Tu ne peux pas la connaître. Il y a presque vingt ans, les communistes lui ont interdit de se produire en public. Maintenant, elle travaille comme secrétaire." Je suis restée bouche bée. Comment est-ce possible ? Comment une telle vedette peut-elle vivre sans musique, sans concert, sans public et sans applaudissement ? Je ne savais pas encore, que quelques années plus tard, en novembre 1989, Marta Kubisova allait chanter, devant des centaines de milliers de Tchèques, rassemblés sur la place Venceslas, sa fameuse Prière pour Marta. Je ne savais pas que pour le Noël de la même année veloutée, on allait m'offrir un album avec ses tubes des années 60, album qui allait avoir un succès fou chez les Tchèques. Et je ne savais pas, non plus, que le 9 mars 2002, une heure avant son concert, j'allais me retrouver face à elle. Marta Kubisova, souriante, en train de se maquiller, et moi, le micro dans la main, en train de l'interviewer...

Marta Kubisova a fait ses débuts artistiques, d'abord à l'est du pays, au théâtre musical de Pardubice, et ensuite à l'ouest, à Plzen. En 1964, elle s'installe à Prague et monte sur la scène du théâtre Rokoko. Ce petit théâtre pragois a vu naître, dans les années 60, plusieurs vedettes de la chanson tchèque. Parmi elles, Helena Vondrackova et Vaclav Neckar. Avec Marta Kubisova, ils ont formé, en 1968, le trio Golden Kids. Très vite, le groupe se fait remarquer sur la scène internationale : en 1968 encore, il se produit à l'Olympia. Et le public parisien l'applaudit... Marta Kubisova se souvient...

"Ça fait déjà très longtemps, vous savez ? C'était au printemps 68. A Paris, on nous a réservé un accueil magnifique. Le directeur de l'Olympia, Bruno Coquatrix, nous présentait à tout le monde comme ses amis tchécoslovaques. Moi, je parlais un peu le français et j'expliquais au public de quoi nous chantions. On m'a même proposé de rester, pendant six mois, à Paris. Mais c'était en mai, au moment de la révolte des étudiants et moi, je n'avais pas trop envie de rester. Je voulais rentrer à Prague et revenir disons dans quelques mois. Mais après, les Russes sont arrivés et mes projets se sont évanouis. D'ailleurs, je me disais toujours que si j'avais été obligée de m'exiler, je me serais installée en France. Je m'y suis toujours sentie très bien."

En 1970, au début de la normalisation politique, Marta Kubisova devient la victime d'une affaire de photos pornographiques falsifiées. D'un jour à l'autre, les communistes la coupent de son métier : on lui interdit de donner des concerts, d'accorder des interviews, de se produire à la télévision. La radio ne peut plus diffuser ses chansons. Pourquoi, en fait, les autorités d'alors étaient si sévères avec elle ? Parce que la charmante jeune femme aux longs cheveux bruns ne dissimulait jamais ses idées et n'avait pas peur de critiquer. Les communistes ont bien noté qu'Alexander Dubcek, grande figure du Printemps de Prague, aimait ses chansons, que le frère de Marta s'était exilé après l'occupation soviétique, que ses amis se recrutaient parmi les futurs dissidents...

Après avoir quitté le monde du show business, Marta Kubisova a vécu, pendant sept ans, à la campagne. Ensuite, elle s'est fait embaucher dans une entreprise pragoise, où elle travaillait jusqu'à la Révolution de 1989. Pendant toutes ces années, ses liens avec le monde des dissidents se sont encore renforcés. La chanteuse ne manquait pas aux rencontres d'opposants à l'ancien régime, artistes, philosophes et écrivains, organisées par Vaclav Havel et son épouse Olga, dans leur maison de campagne, à Hradecek.

Aujourd'hui, nous l'avons déjà dit, Marta Kubisova se fait ovationner dans la comédie musicale Tell Me On a Sunday du compositeur Andrew Lloyd Webber, auteur d'Evita et de Jesus Christ Superstar. D'ailleurs, c'est lui-même qui a choisi Marta Kubisova pour l'adaptation tchèque de son oeuvre, écrite pour une seule chanteuse et racontant l'histoire d'une Anglaise qui cherche son bonheur aux Etats-Unis. Mais la musique est loin d'être la seule activité de la chanteuse énergique : elle organise des concerts caritatifs de l'Avent, présente une émission télévisée qui cherche de nouveaux maîtres aux animaux abandonnés et... s'occupe de sa fille Katerina, de ses chiens et chats. Et quand elle regarde en arrière, ce n'est pas avec tristesse et amertume, mais avec légèreté, sagesse et humour...

"Quand on m'a interdit de chanter, je n'ai pas eu du tout l'impression d'avoir perdu le sens de la vie. Pour moi, le sens de la vie, c'était de protester contre le manque de liberté. De me révolter. Et alors, j'ai pris cette interdiction pour un bon signe. Un signe qu'il me fallait pour continuer. En fait, en me donnant ce coup, les communistes m'ont fait monter sur les barricades."

Pour vous dire au revoir, je vous envoie l'une des chansons les plus célèbres de la rebelle de la musique tchèque. Un protest-song de la fin des années 60, glorifiant l'amour et la liberté. Marta Kubisova y raconte l'histoire d'une femme qui s'est fait, elle aussi, rejeter par la société. Elle s'appelait... Marie-Madeleine.