Culture sans frontières Marie Mandy : « La plus belle leçon du cancer : il faut prendre soin de notre corps »
Le festival du film sur les droits de l’Homme, One World s’est achevé à Prague jeudi. Il continue en régions et se déplacera à Bruxelles en mai. Dans le cadre de la compétition principale, un film français était programmé : celui de Marie Mandy, intitulé « Mes deux seins, journal d’une guérison », consacré à sa lutte contre un cancer du sein, diagnostiqué à l’âge de 46 ans. Marie Mandy est cinéaste et elle a choisi de montrer tout le parcours, parfois semé d’embûches, pour guérir de ce « crabe » qui s’était immiscé en elle. De cette expérience est sorti un film, mais aussi un livre de photographies, intitulé « Par les yeux d'une amazone ». Radio Prague l’a rencontrée et lui a demandé si l’idée de faire un film sur cette épreuve avait été immédiate.
« Quand j’ai reçu ce diagnostic du cancer, j’étais évidemment
complètement abattue. J’avais littéralement l’impression que le ciel
me tombait sur la tête, c’était un moment très difficile. Mais dans
les années précédentes, j’avais déjà eu l’occasion d’approcher
les médecines complémentaires en diverses occasions. J’avais même
été en contact avec des personnes qui avaient été guéries par des
moyens presque alternatifs. J’ai su instantanément que je ne confierai
pas mon corps qu’à la médecine allopathique, mais que je ferai un
chemin différent, que je chercherai d’autres pistes. En tant que
cinéaste j’ai tout de suite pensé que c’était quelque chose
d’intéressant à partager. Je ne voulais pas vraiment faire un film sur
mon cancer en tant que tel. Mais l’idée qui m’est venue, c’est que
je pouvais utiliser mon propre parcours pour parler de choses sur
lesquelles j’avais déjà des convictions. J’ai donc décidé cela
très vite, en trois, quatre jours car ce qui était intéressant à ce
moment là, c’était de filmer ce qui se passait directement. »
Vous pouviez saisir les événements sur le vif…
« Voilà. On est donc allés au résultat de la biopsie déjà avec la
caméra. C’est là qu’on a appris que la biopsie qu’on m’avait
faite quelques jours plus tôt n’avait pas réussi et qu’ils
n’avaient pas pu lire ce qu’ils voulaient. Ils m’ont dit qu’il
fallait qu’on la refasse. Une partie de moi s’est dit : ‘chouette,
comme ça, ce sera dans le film !’ »
C’est là où la cinéaste reprend le dessus sur la « cancéreuse », car vous l’expliquez bien dans le film : ce qui est presque plus terrible que le diagnostic, c’est finalement la petite case dans laquelle on vous met directement dès que vous avez été diagnostiquée…
« Le cancer est une maladie très sociale en fait. Ce n’est pas une maladie qu’on vivrait tout seul, mais elle a directement des effets sur l’entourage. Elle suscite beaucoup de peur car ça renvoie tout de suite à la peur de la mort. Les gens à qui vous dites que vous avez un cancer vous renvoient tout de suite leur propre peur de la mort. Il faut gérer cela. C’est une maladie qui touche l’entourage par ricochet. Ce n’est pas si simple que cela. »
Avec le Sida, est-ce qu’on pourrait dire que ce sont là les deux
maladies du XXe siècle, car toutes deux maladies sont très présentes
dans l’imaginaire et le quotidien des gens, deux maladies très
médiatisées ?
« Je pense en effet que ce sont deux maladies du XXe siècle, bien que le cancer existe depuis très longtemps puisqu’il y a des textes anciens qui parlent d’états de personnes qui auraient eu des cancers. Mais dans la médiatisation oui, et puis parce que ce sont des maladies pour lesquelles la médecine ne comprend pas tout-à-fait comment elles fonctionnent. La médecine sait un certain nombre de choses sur le cancer, elle a des protocoles pour essayer de l’éloigner, si possible de le guérir. Mais en fait, ce sont des protocoles par tâtonnement. Aujourd’hui, la médecine ne sait pas expliquer comment les cellules cancéreuses se déplacent dans le corps. Cela reste un mystère. »
Dans le film, vous le rappelez, et les médecins aussi, qu’on vit tous potentiellement avec des cancers en nous, sauf qu’ils se développent plus ou moins…
« En tout cas, le point commun entre le sida et le cancer, c’est que ce
sont toutes deux des maladies qui demandent au système immunitaire une
réponse très forte. C’est grâce au système immunitaire qu’on va
pouvoir régulièrement éliminer des cellules anormales, qui se fabriquent
tous les jours. Quand le système immunitaire est faible, ces cellules vont
s’agglutiner, muter et vont éventuellement se transformer en cancer. La
plus belle leçon de tout cela, c’est que vraiment il faut qu’on prenne
soin de notre corps, de manière préventive. Je prends toujours cette
image : on pense à amener sa voiture au garage pour l’entretien, mais
qui pense à entretenir son corps de la même manière ? Avant d’être
malade. Il faut faire du sport, faire attention à ce qu’on mange, ce ne
sont pas des bêtises, ça aide à garder un très bon état. »
Vous parliez il y a quelques instants de ces protocoles médicaux qui sont là pour enrayer autant que faire se peut un cancer. Vous, vous allez voir, pendant ce parcours, de nombreux médecins, peut-être plus que d’autres personnes. Vous essayez de connaître toutes les variantes possibles car vous refusez très vite d’attaquer d’une autre façon votre corps, de manière intrusive, que ce soit par la chimiothérapie ou d’autres méthodes. A la fin vous allez trouver une chirurgienne, en Belgique, votre pays d’origine. Combien de temps tout ce parcours a-t-il duré ?
« Entre le moment où j’ai eu le diagnostic et le moment où j’ai
finalement consenti à une première opération, il s’est déroulé trois
mois. Donc ce n’est pas énorme. Je m’étais renseignée sur le fait
savoir si je me mettais en danger en prenant du temps. Le gros problème,
ce que j’ai vécu encore il y a quelques jours en parlant avec une amie,
c’est que les médecins vous reçoivent et automatiquement ils vous
donnent un rendez-vous pour une opération, très vite. Les gens sont sous
le choc et n’ont même pas l’idée qu’ils peuvent reculer la date,
parce que celle-ci ne les arrange pas, que peut-être ils ont besoin de
réfléchir, de voir un second médecin pour un second avis. La médecine a
tendance à traiter cela à la chaîne. Ça demande un certain recul de
dire : ‘attendez, c’est moi le malade, c’est mon corps, je vais
peut-être me soigner comme vous le dites, mais j’ai besoin d’un peu de
temps pour réfléchir, me renseigner, prendre un deuxième avis.’ On se
rend compte en effet que tous les médecins ne proposent pas la même
chose. Toute la question est évidemment : est-ce qu’on se met en danger
en faisant cela bien sûr, en attendant. Moi j’ai pris ce temps, je le
voulais ce temps qui finalement n’était pas démesuré. »
Ça a dû être intensif : le tournage, les décisions personnelles à prendre. Ça vous engage vous et à côté il y a le tournage qui se déroule en temps réel…
« Je ne me suis pas arrêtée de travailler, ça m’a permis de faire un
film en même temps. Ce qui était bien car ça occupait mon esprit. Ça me
permettait de comprendre des choses, de les partager, car c’est une
partie de mon travail de cinéaste : faire des films pour aider à penser,
à comprendre… »
Une chose m’a étonnée dans ce film. A un moment donné, dans cette phase de thérapie (le film étant une thérapie à côté de la thérapie médicale), vous vous questionnez et vous recherchez en vous la raison de son cancer. Vous vous dites que c’est peut-être vous-même, votre propre corps qui l’avez provoqué, presque avec une sorte de croyance chrétienne, pas que vous l’avez mérité, mais qu’il y a une raison pour laquelle vous êtes tombée malade. En même temps, tout le film démontre que vous êtes une femme forte, volontaire, indépendante. Une femme moderne… J’ai l’impression que ça contredit complètement cette image. Cette recherche d’une faute ou d’une culpabilité m’a semblée très paradoxale…
« Ce n’est pas du tout comme cela que je l’ai ressenti en fait. Pour
moi, les maladies ont un sens, mais c’est une conviction que j’avais
bien avant mon diagnostic. Quand on m’a dit que j’avais un cancer je me
suis dit : ‘qu’est-ce que cela signifie ?’ Bien sûr que c’est une
maladie qu’on se fabrique soi-même, ce n’est pas un microbe extérieur
qui vous attaque. Je me suis demandé pourquoi je m’étais fabriqué ce
cancer et ce qu’il voulait dire dans ma vie. Le film est donc une quête
de sens sur cette question, ce qui était le plus important. Pour moi, il
n’y absolument aucune culpabilité là derrière, il y a au contraire une
responsabilité. J’oppose la culpabilité à la responsabilité. C’est
dans ce sens-là que pour moi, ça va très bien avec le fait d’être une
battante. Je me sens responsable de ma vie et comme je suis responsable, je
peux comprendre ma vie. Comprendre cela m’a permis de retrouver de
l’énergie, de la force vitale, de dépasser et donc de guérir en
profondeur. En outre, je sais aujourd’hui les choses que je ne dois pas
faire pour ne pas me mettre en danger. C’est aussi une forme
d’assurance-vie sur l’avenir, c’est un acte de responsabilité de
dire : ‘je ne suis pas une victime du cancer, je regarde la réalité en
face et je vois les choses avec lucidité. »
Ce long parcours est balisé de différentes étapes. Vous vous faites
opérer une première fois, les résultats de cette première opération
montrent que le cancer est beaucoup plus développé que prévu. Vous avez
dû subir une ablation du sein. Il y a quelques scènes piquantes de
recherche de prothèses mammaires, de questionnements à savoir s’il
existe des soutiens-gorge avec un seul bonnet… Je sais que vous
rencontré d’autres personnes qui ont eu un cancer du sein, qui ont
également subi une ablation. Est-ce que vous savez combien de femmes en
France refusent, tout comme vous, de faire une reconstruction du sein et
pour quelle raison ?
« En France, il y a à peu près 300 000 femmes qui n’ont pas
reconstruit leur sein. C’est à peu près l’équivalent de la
population de Montpellier, donc c’est un chiffre important. Elles se font
appeler les ‘Amazones’, c’est ce qu’on dit des femmes qui ont perdu
un sein dans la bataille contre le cancer par analogie avec ces guerrières
mythiques de l’Antiquité, qui se coupaient un sein pour pouvoir tirer à
l’arc. Je pense que chacune a des raisons personnelles pour ne pas se
faire reconstruire un sein. Il faut savoir qu’une reconstruction est une
opération compliquée et douloureuse, qu’il n’y a pas forcément de
bonne solution surtout pour les femmes très jeunes, parce que tout les dix
ans, il va falloir remettre les seins à niveau. Imaginez que si vous vous
faites reconstruire un sein avec une prothèse, c’est un sein qui va
rester très haut et l’autre va vieillir. Ensuite, on peut le
reconstruire avec de la graisse qui est prélevée dans le ventre, pour les
femmes qui ont du ventre. Mais ça laisse une cicatrice. On peut le
reconstruire avec un muscle du dos qu’on fait glisser sous le bras et qui
est ramené vers la poitrine pour créer du volume. Sauf que ce sera un
sein en matière musculaire, dont sujet aux crampes. En plus ils sont
incapables de faire des mamelons donc ce n’est pas très joli… »
C’est ce qu’on apprend dans votre film, en fait on a recours au tatouage…
« C’est cela, on tatoue un mamelon. Je me suis demandée si j’avais
besoin d’un faux sein, si j’avais besoin de ce volume pour rester
féminine, femme, ou est-ce que ma féminité était quelque chose de bien
plus intérieur ? Je me suis dit que je pouvais tout à fait continuer à
vivre avec un sein. Et j’ai fait ce choix-là car je n’avais plus
envie de me faire opérer. Et puisque j’avais fait ce chemin spirituel
pour me reconnecter à mon identité profonde, est-ce que je ne peux pas
assumer aussi que mon corps porte la trace de cette expérience. C’est
là, et c’est ce que je suis aujourd’hui. »






