Culture sans frontières Marie Kinsky : éloge de la danse contemporaine et de la mobilité de l’esprit
Marie Kinsky est danseuse et professeur de danse contemporaine. Depuis les années 1990, elle partage sa vie entre Prague et Paris et bataille pour faire mieux connaître la danse contemporaine en République tchèque, pour tisser des liens et développer des coopérations entre danseurs tchèques et français. Un travail qu’elle ouvre d’ailleurs à d’autres pays dans le cadre d’un projet à dimension européenne, KoresponDance Europe. C’est de cela, de ses futurs projets, de la place de la danse contemporaine en République tchèque dont Marie Kinsky a parlé pour Radio Prague, mais d’abord elle est revenue sur ce qu’était l’association SE.S.TA, dont elle est la directrice et fondatrice.
Marie Kinsky « C’est une association tchèque qui s’appelle Setkávání
současného tance, d’où ces lettres qui sont en fait le début de
chaque mot. En français, c’est Rencontre de danse contemporaine
simplement. Cela correspond à un centre de développement chorégraphique,
ça a exactement les mêmes missions. Sachant que le mot ‘mission’ est
un peu étrange dans la culture tchèque, parce qu’en fait c’est moi
qui ai décidé que c’était cela qu’il fallait faire et que personne
ne m’a missionnée pour, ce qui est typiquement tchèque comme façon de
voir les choses... »
Vous vous êtes missionnée toute seule !
« Tout à fait, parce que je voyais les nécessités. Et il se trouve que toutes les missions que je me suis données correspondent parfaitement à un centre de développement chorégraphique en France, même si j’ai fait le choix pour diverses raisons de ne pas avoir de lieu, mais de collaborer avec toutes les structures culturelles qui font de la danse en République tchèque. »
De quand date cette association et pourriez-vous détailler ses missions justement ?
Marie Kinsky « Les premiers projets que j’ai faits au nom de SE.S.TA datent d’il y
a 13 ans. Je me suis intéressée essentiellement à la formation des
artistes que ce soit les professeurs, les interprètes, les chorégraphes.
A partir de ce cœur de projet, j’ai redéveloppé les différents
projets qui correspondaient, à savoir la formation continue sous forme de
stages, de laboratoires, donc développer aussi la recherche
chorégraphique. Il y a aussi la production chorégraphique : j’aide
certains chorégraphes à produire leur pièce mais surtout, je demande à
des chorégraphes étrangers de venir créer des spectacles avec des
artistes tchèques. J’aide les Tchèques à aller se former à
l’étranger ou à aller présenter leur travail à l’étranger, donc je
collabore pour cela avec des festivals. Et j’accueille des chorégraphes
étrangers pour présenter leur travail en République tchèque avant que
ces mêmes personnes puissent travailler avec eux. Donc j’ai un peu
toutes les missions d’un centre de développement chorégraphique à
savoir formation professionnelle, production de spectacles, diffusion de
spectacles étrangers et locaux. En outre, nous avons des projets de
sensibilisation du public avec des projets de danse à l’école, des
conférences dans les entreprises, pour faire comprendre des projets
concrets. »
Puisque vous parlez de présentations en entreprise, cela correspond à la question que j’allais vous poser : vous avez une large palette d’activités, donc comment un centre comme celui-ci fonctionne-t-il, très concrètement, financièrement ? Avez-vous des sponsors privés ? Allez-vous glâner des subventions publiques ?
Photo: Vojta Brtnický « On va chercher tout ! Bien évidemment... On va chercher les soutiens
institutionnels qui sont primordiaux, du côté tchèque bien sûr. On va
chercher les instituts étrangers, essentiellement français, mais aussi
des subventions européennes. Bien évidemment, on va vers des sponsors
privés pour des projets. Et je suis à la recherche d’un sponsor ou
d’un consortium de sponsor qui serait prêt à soutenir l’association
et pas uniquement des projets. »
On s’était parlé très récemment au téléphone à l’occasion de deux spectacles donnés en France. Vous avez fait venir des artistes tchèques en France : c’était un spectacle qui s’intitulait Le Corps baroque révélé. On en avait parlé avant le spectacle, alors dites-moi comment cela s’est-il passé, de même que le deuxième spectacle qui a suivi à quelques jours d’intervalle....
Le Corps baroque révélé « Ces deux spectacles ont été présentés dans le cadre d’un projet
européen que nous avons monté en collaboration avec la France. C’est un
projet qui s’appelle KoresponDance Europe dans le cadre duquel nous
aidons les artistes à se présenter à l’étranger. C’est justement
dans ce cadre que j’ai invité, grâce au festival Jamais Vu de Bagnolet,
le spectacle Le Corps baroque révélé, d’Andrea Miltnerová, dont le
travail a intéressé le festival et moi-même par l’acuité de la
question qu’elle pose sur l’intérêt d’utiliser un univers
référencé, l’univers baroque, dans un projet contemporain : c’est
utiliser une tradition, une culture passée dans notre présent. C’est
une question qui a une acuité particulièrement forte pour la République
tchèque. Et ça permet de ne pas laisser le baroque dans sa poussière, de
le rendre utile pour aujourd’hui. C’est un type de questionnements qui
a bien intéressé le public français. J’ai eu l’occasion, ensuite, de
présenter la danse contemporaine tchèque dans son ensemble, puisque
c’est le but du festival. Il a donc fallu recadrer le spectacle dans son
ensemble. La discussion a été très intéressante. D’autant que le
festival présentait aussi un chorégraphe français qui travaille les
bases de danse moderne de façon contemporaine et donc, refaire tous ces
liens était très intéressant pour lui. Il a réussi à se repositionner
différemment sur la scène française simplement par cette discussion.
D’où l’intérêt de ces échanges internationaux. C’était assez
fabuleux ! »
On l’avait rapidement évoqué au téléphone : comment ce projet KoresponDance Europe s’articule-t-il avec le travail de SE.S.TA ?
Que Ma joie demeure, choregraphie de Beatrice Massin, photo: Hana Sládková « SE.S.TA est donc un centre de développement chorégraphique qui a
initié un projet européen, qui fédère quatre pays, sur une durée de 24
mois : on a commencé en octobre 2009 et on terminera en septembre 2011.
C’est donc un projet à court terme qui réunit des Allemands, des
Français, une association slovaque, et SE.S.TA. Nos quatre structures se
sont mises ensemble pour mettre au point un projet qui soutient la
création des jeunes chorégraphes dans un milieu européen. Chacun des
projets est forcément présenté et organisé pour les quatre pays en
même temps. Tous les pays sont représentés dans chaque actions. On a
essayé de faire ressurgir quatre types d’actions. On a passé des
commandes à quatre chorégraphes expérimentés pour qu’ils travaillent
avec des jeunes chorégraphes qui sont pris comme interprètes, ce qui leur
permet de traverser tout le processus chorégraphique de leurs aînés.
C’est ce qui a été présenté à Paris le 2 février et qui sera
présenté aussi au mois de mai au festival de Brno et Prague où ces
quatre projets seront présentés : celui de Béatrice Massin, de Paco
Decina, de Dominique Boivin et de Helge Letonja. Ce sont à chaque fois des
duos. »
Pour revenir à ce festival en mai, à Prague et Brno, vous me disiez hors micro que vous alliez faire appel à un chorégraphe français vivant en République tchèque Pierre Nadeau. Quel est votre projet avec lui ?
Le Temoin, choregraphie de Claude Brumachon, resultat d'une coproduction entre SE.S.TA. et le Centre National Choregraphique de Nantes « Dans le cadre de ce festival, j’ai donné carte blanche à Pierre
Nadeau. Je lui ai demandé un événement qui sera l’entrée en spectacle
de chaque soirée du festival. Ce sera le fil rouge du festival. Cela
permettra au public de passer du niveau habituel de compréhension des
spectacles à savoir, quelque chose d’assez intellectuel, à un niveau
poétique. Ce sera une sorte de pont entre la vie quotidienne des
spectateurs et les spectacles de danse contemporaine qu’ils verront par
la suite. C’est un duo qu’il va faire avec un Français qui sera là en
tant que traducteur. C’est un spectacle que je suis avec un grand
bonheur. C’est un homme qui pense devant nous en français, avec toutes
les strates possibles de traduction. Et le résultat final, c’est que le
mot n’a finalement pas autant de sens que la présence physique des gens. »
Vous même vivez entre Prague et Paris, vous jettez des ponts entre la danse contemporaine tchèque et française. Que vous apportent ces allers-retours incessants, professionnellement et personnellement ?
Off l i n e, photo: Vojta Brtnický « La mobilité de l’esprit : je suis obligée de m’adapter
perpétuellement. J’ai vécu et travaillé longtemps en France, de même
en République tchèque. Mais j’avais aussi besoin d’être nourrie
perpétuellement des nécessités d’un pays et d’un autre pays, de
leurs apports respectifs. Du coup je deviens quelqu’un de plus utile pour
les deux pays par ma mobilité d’esprit. »
On a parlé du festival en mai. Quels sont vos autres projets, plus proches de nous, en mars et avril par exemple ?
Photo: Dragan Draguin « Les projets à venir sont à la fois des projets de formation continue,
ce qui est le coeur du projet de SE.S.TA. Je vais d’abord donner un stage
de Feldenkreis, qui est en fait une analyse des mouvements pour la
création chorégraphique. Ensuite j’invite un duo, deux personnes, qui
vont faire un stage à destination des pédagogues, pour aider les
professeurs à penser l’enseignement des petits enfants. Ensuite, il y a
un stage mené par Martha Moore sur la ‘post-modern dance’ en
Amérique. Faire venir Martha Moore c’est vraiment poser une réflexion
en République tchèque : pour la danse tchèque qu’est-ce qu’un
spectacle contemporain, comment faire un spectacle vraiment contemporain ?
Ensuite, il y a le festival qui montre toutes les étapes du projet
KoresponDance avec la présentation des commandes, des projets qui ont vu
le jour dans le cadre de résidences, dans le cadre de coaching. J’invite
en même temps un spectacle de renommée internationale, Fresque, de Paco
Decina, qui sera présenté au Théâtre national le 31 mai. Ce sera le
spectacle de clôture et de prestige du festival et du projet
KoresponDance. »







