Culture sans frontières Mariana Alasseur, portrait d’une artiste-peintre touche-à-tout
Rencontre avec Mariana Alasseur, artiste-peintre, qui a passé ses années de formation à Prague et à Nancy. Auteure de nombreux projets artistiques, le dernier en date remonte au 28 octobre à l’occasion de la fête nationale. De ceci, mais aussi des ses influences, de ses goûts, il en est question dans l’entretien qu’elle a accordé à Radio Prague.
Mariana Alasseur
Mariana Alasseur, vous êtes une artiste tchèque, mais vous parlez
parfaitement français. Vous êtes une artiste aux multiples facettes
puisque vous faites de la peinture, de la vidéo, des performances, de la
photographie. Pourriez-vous brièvement revenir sur votre parcours, pour
faire connaissance ?
« J’ai étudié trois ans à l’école des Beaux-Arts à Prague et ensuite j’ai eu la possibilité de faire des études à l’école des Beaux-Arts de Nancy. A Prague, j’ai étudié la peinture, le paysage et la figuration. A Nancy, les domaines étaient plus mélangés. »
Pourquoi avoir choisi la figuration alors qu’à l’heure actuelle, on fait plutôt dans l’abstrait ou le conceptuel ?
« J’ai été prise aux Beaux-Arts à Prague, immédiatement après l’école secondaire à 18 ans. J’étais assez jeune. Il y a une obligation de bien savoir dessiner, de manière assez classique. Je suis donc partie de cette base. En plus j’aimais beaucoup les Impressionnistes français, les Expressionnistes à ce moment-là. Cela m’a beaucoup influencée à l’époque. Je me suis donc orientée vers une peinture expressive. »
Est-ce que c’est ce goût pour les peintres français qui vous a poussée à aller vers la France ?
Mariana Alasseur « C’est possible car pour une peintre tchèque, j’ai jusqu’à
aujourd’hui une préférence pour les couleurs pures. Cela m’a
également influencée dans mon travail. Quand je fais des tableaux, la
lumière et la pureté des couleurs sont très importantes pour moi. Je
n’aimais pas utiliser les gris, les bruns, ce type de couleurs. Mes
peintures sont très vives, jusqu’à aujourd’hui, même si elles sont
plus abstraites. »
Quelles sont vos souvenirs de votre formation en France ? Est-ce que cela vous a apporte quelque chose de plus ou avez-vous fait votre chemin toute seule ?
« Cela m’a beaucoup plu. A Prague, c’était beaucoup plus classique, il y avait des choses interdites. Maintenant, ça a changé, mais je parle d’il y a quatorze ans. On n’était pas trop actifs, il fallait toujours attendre les consignes du professeur. »
C’était dogmatique à Prague ?
« Non, pas dogmatique parce que j’appréciais beaucoup mon professeur, c’est un excellent peintre tchèque. Mais c’était juste un peu étroit pour la peinture. Mais tout cela m’a donné un bon fond pour aller en France, et pour me libérer par la suite. J’ai vu que je pouvais être active, que je pouvais faire des grands formats alors que je n’avais pas trop le courage d’en faire à Prague. »
Je le disais en introduction, vous touchez à plusieurs disciplines, pas
seulement la peinture. C’est un besoin de vous libérer que vous exprimez
en touchant à d’autres disciplines ? Vous n’avez pas envie de vous
cantonner à un seul genre ?
« C’est quelque chose qui me plaît dans l’art : on peut lier plusieurs choses en même temps tout en restant ouvert. Par exemple, récemment, avec mon frère, on a organisé un événement à Prague : on a placé le drapeau tchèque de 70m2 devant le Théâtre national… »
… Il faut juste préciser que c’était le 28 octobre, c’est un projet qui s’appelle « Pro Tebe », Pour toi.
« C’est cela. Et tous les gens qui passaient par là pouvaient dessiner
dessus : il y avait une petite couche de sable d’un centimètre qui
recouvrait le drapeau. J’ai laissé des grands pinceaux, des balais, des
râteaux pour que les gens puissent s’y exprimer. En haut, avec mon
frère qui étudie à l’école de cinéma la FAMU, on a installé une
caméra qui a retransmis la performance en ligne, en directe, sur le site
web de la Nouvelle scène du Théâtre national. »
Rappelons que le 28 octobre, c’est la fête nationale en République tchèque. Ce qui est intéressant dans vos œuvres, c’est que le drapeau tchèque est un leitmotiv de nombre de vos travaux. Qu’est-ce qui vous a poussée à travailler avec ce symbole ? C’est presque inhabituel à l’heure où les nations ne sont plus importantes qu’autrefois et où les références au drapeau sont parfois suspectes…
« Cela revient dans mon travail mais c’est inconscient. Ma peinture a
atteint un point où je fais des tableaux monumentaux, monochromes avec des
images qui sont plus des signes. Pour moi, c’est un peu comme des
drapeaux. Et puis le fait d’être quatre ans en France, ça a créé une
distance par rapport à mon pays, la République tchèque. Maintenant, je
peux regarder l’identité tchèque avec un peu de recul et avec de
l’humour ! »
C’est important, l’humour dans l’art. Pour revenir sur deux, trois autres projets autour du drapeau, vous avez par exemple distribué à des passants dans la rue des chaussures bleues, blanches ou rouges, et vous les avez pris en photo…
« Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, chaque pays a un espace
lié à une nationalité ou à un drapeau qui a plusieurs couleurs.
D’ailleurs c’est drôle les drapeaux français et tchèque ont les
mêmes couleurs ! Ce projet était une performance où on a demandé aux
gens dans la rue de changer de chaussures. Et mon mari Franck Alasseur,
photographe, a pris des photos qui sont très belles. C’était
intéressant de voir quelle couleur les gens allaient choisir pour leurs
chaussures. »
Une autre de vos inspirations, c’est la colline de Říp. Říp, c’est une butte, une colline située dans la plaine de Bohême centrale, c’est un point de repère géographique et un lieu symbolique car dans les légendes on dit que l’ancêtre Čech est monté en haut de la colline. Pourquoi la colline de Říp vous inspire-t-elle ?
« La galerie d’art contemporain de Roudnice nad Labem m’a demandé de
préparer quelque chose sur ce thème-là. J’avais deux ans pour
réfléchir, car c’est une bonne galerie. Je n’habite pas loin de la
colline, et puis, l’idée était de faire quelque chose de régional qui
puisse intéresser les gens qui vivent dans les environs. J’aimais
beaucoup cette colline parce qu’elle me fait penser à la montagne
Sainte-Victoire peinte par Cézanne. C’est un ancien volcan. J’ai fait
beaucoup de dessins, de tableaux, très expressifs, abstraits. Ils ont fini
par choisir pour leur collection un tableau tricolore comme le drapeau,
assez représentatif, assez symbolique. Et puis j’ai eu l’idée de
faire quelque chose de conceptuel ce que je ne faisais pas trop auparavant.
En République tchèque, la culture est très mal subventionnée. Ce qui
est terrible. Artistes, galeries etc. n’ont pas d’argent. J’ai eu
l’idée de travailler avec une poubelle de tri pour le verre qui a la
même forme que la colline de Říp.
J’y ai mis les trois couleurs du
drapeau tchèque et sur un panneau j’ai écrit : ‘Culture seulement’.
Comme pour les poubelles normales où c’est inscrit ‘Verre
seulement’. Ensuite j’ai rajouté : ‘Ne jetez pas : corruption et
commerce’. Derrière il y avait un grand mur blanc avec le contenu de la
poubelle : chacun a pu écrire avec des pastels bleu ou rouge quelque chose
sur des projets artistiques qui n’ont malheureusement pas abouti. J’y
ai mis par exemple la bibliothèque de Jan Kaplicky. Au bout de cinq jours
le mur était plein ! »
Pour finir, quels sont vos projets pour 2012 ?
« J’aimerais bien finir avec mon frère le montage de la vidéo qu’on a réalisée autour du drapeau tchèque. On doit encore mixer le son : on a demandé à des gens dans la rue de chanter l’hymne national. J’ai quelques expositions en 2012. Et puis la poubelle a été placée dehors devant la galerie de Roudnice nad Labem. »
Photos : www.mariana-latalova.net





