Les Matins de Prague de Caya Makhélé, un roman du métissage

Décidément, l’écrivain franco-congolais Caya Makhélé est le plus tchèque des auteurs africains. Pour preuve, son actualité littéraire récente : il vient de sortir aux éditions Acoria, un roman intitulé Les Matins de Prague, qui jette une passerelle entre la République tchèque et le Rwanda, au travers du prisme du terrible génocide qui s’y est produit au milieu des années 1990. Autre publication, celle d’un recueil de poésies de jeunesse, traduites par des lycéens tchèques et édités en version bilingue. Invité du festival Afrique en création et du salon littéraire Le Monde du livre, Caya Makhélé a bien voulu répondre aux questions de Radio Prague.

Caya Makhélé, photo: Site officiel du festival Afrique en créationCaya Makhélé, photo: Site officiel du festival Afrique en création Caya Makhélé, bonjour. Vous présentez à Prague votre dernier livre Les Matins de Prague, dans le cadre du festival Afrique en création et dans celui du Monde du Livre. J’étais surprise de découvrir que ce dernier roman avait Prague en toile de fond. Comment est né ce roman ?

 « Ce roman est né il y a trois ans. Je sortais d’une visite de la maison de Kafka après avoir été visiter l’ancienne synagogue, pour connaître l’histoire profonde de cette ville. En sortant, je me suis dit : combien de Kafkas les nazis ont-ils assassinés ? Et tout de suite je me suis dit aussi : combien de Kafkas ont-ils vécu en Afrique et ont été assassinés par les pouvoirs dictatoriaux et le génocide du Rwanda. C’est à partir de là que je me suis dit que j’allais écrire un roman qui pourrait relier dans l’esprit du lecteur les génocides qui ont eu lieu au XXe siècle, en partant du génocide rwandais, puisque je voulais que cela parte de l’Afrique. J’ai commencé à écrire le roman. Il s’est très vite passé autour de Prague car je voulais que cela se passe dans une ville européenne. Or j’adore la ville de Prague, c’est pour cela que je l’ai choisie. »

Ce n’est pas la première fois que vous jetez des ponts entre l’Afrique et la République tchèque. Je disais à Lucie Němečková, l’organisatrice du festival Afrique en création, que vous étiez le plus tchèques des auteurs africains ! Vous avez un véritable lien avec ce pays et cette ville…

 « J’ai un lien particulier parce que je viens du Congo-Brazzaville qui a été un pays communiste. Donc je me trouve des affinités avec les intellectuels tchèques qui ont vécu l’oppression communiste à leur époque. Eux, ils ont fait une révolution. Il y a un parcours qui me relie particulièrement à l’histoire littéraire tchèque et à celle de Prague. Et en même temps, je me suis fait pleins d’amis, j’ai des pièces qui ont été jouées ici comme Sortilèges. Et je suis parrain d’une petite-fille tchèque de 15 ans, Sophie. Donc je suis un homme heureux ! »

Dites-nous en plus sur la trame du roman Les Matins de Prague…

Photo: Acoria ÉditionsPhoto: Acoria Éditions « J’ai voulu montrer que dans l’histoire de l’humanité, les gens ne restent pas au même endroit. Ils circulent dans le monde. A force de circuler dans le monde, ils se croisent. Et à force de se croiser, ils peuvent se construire des histoires. Ce roman tourne autour de quelques personnages principaux, une jeune femme qui s’appelle Magdalena, un militaire qui s’appelle Panza Malili, un médecin qui s’appelle Pavel, et Nelson. Comment ces personnages se sont-ils rencontrés ? Magdalena, étudiante en médecine à Paris, part assister à un colloque sur les génocides. Elle y rencontre un libraire parisien d’origine africaine, qui lui, vient parler du génocide rwandais à travers la littérature. Une autre rencontre qui se fait, c’est au Rwanda. Un génocidaire arrive dans un refuge où se sont cachés des enfants et les massacre devant un médecin de la Croix-Rouge qui est tchèque. Pavel est traumatisé par cet événement : en rentrant à Prague, il prend sa retraite, et ne peut plus rien faire. Un jour en se promenant à Prague, il croise ce génocidaire qui, lui, a entretemps changé de nationalité, est devenu congolais, comme l’ont fait de nombreux génocidaires avant lui. Celui-là est devenu chargé d’affaires à Prague. Là, tout ce que veut faire Pavel, c’est de faire condamner cet homme. Toute sa lutte sera celle-là… Malheureusement pour lui, cet homme bénéficie de l’immunité diplomatique. La rencontre entre Magdalena et Pavel se fait à un moment critique pour lui. Quand Magdalena le retrouve, elle réalise que c’était son ancien professeur de médecine lorsqu’elle était interne dans un hôpital de Prague. Voilà comment les personnages se rencontrent et s’entrecroisent autour de l’histoire du génocide. »

Vous disiez avoir cherché les Kafkas qui ont vécu en Afrique et ont été assassinés par les pouvoirs dictatoriaux. Finalement ce que vous dites, c’est que comme il y a une universalité des sentiments, de l’amour, il y a aussi une universalité du mal…

 « Absolument. Mon but, à travers ce roman, c’est de montrer que chaque être humain qui est assassiné quelque part au nom de l’épuration ethnique ou raciale, est une victime universelle et que cela peut arriver à un Blanc, un Noir, un Vert, un Gris. C’est aussi un roman du métissage. Il y a une intrigue amoureuse qui se noue entre Magdalena et Nelson, qui fait partie du nœud de l’histoire que je ne peux pas révéler ! »

Outre ce roman, vous présentez dans le cadre du festival Afrique en création, un recueil de vos poésies de jeunesse qui ont été traduites par de jeunes lycéens tchèques. De cela est né un ouvrage bilingue franco-tchèque.

 « Absolument. Mes autres ouvrages traduits en tchèque l’avaient été par des professionnels. Mais là, ma plus grande joie, c’est de voir comment des jeunes se saisissent d’une poésie qui leur semblait au départ assez hermétique, ne connaissant les lieux dont je parlais, ni les codes. Je me suis retrouvé face à eux avec de grands sourires. Ils étaient magnifiques, ils m’ont lu leurs textes en tchèque, même si je n’y ai rien compris. Ils étaient aussi heureux de me rencontrer et de conforter leurs recherches sur l’Afrique. Ils rencontraient l’Afrique pour la première fois, à travers la poésie, et ils retrouvaient le plaisir de la poésie en même temps. L’avantage de ce livre, c’est qu’il est accessible aux jeunes lecteurs. »

Radůza, photo: Xtina, CC BY 2.5Radůza, photo: Xtina, CC BY 2.5 Il paraît que vous appréciez particulièrement une chanteuse tchèque, Radůza, et que vous avez écouté sa musique en écrivant votre roman…

 « Oui, c’est la chanteuse que j’écoutais. Je suis tombé sur un de ses concerts avec la Philharmonie de Plzeň, et comme disent les Québécois, je suis tombé en amour ! C’est elle qui m’a accompagné tout au long de l’écriture du livre. D’ailleurs, le dernier chapitre de la première partie du livre se termine avec une des chansons que j’écoutais le plus : c’est un refrain en français où elle dit ‘L’amour c’est la mort’. »

Eros et Thanatos donc…

 « Tout à fait ! La première partie se termine là-dessus, parce que cela définit aussi le caractère de Magdalena. Dans les chansons de Radůza, j’ai puisé le caractère de Magdalena. Une femme forte, décidée, intelligente, sachant où elle va, détestant toutes les discriminations, acceptant que la difficulté fasse partie de la vie, et elle a une jeune fille, métisse… »

Avez-vous à l’heure actuelle un projet de roman ou de pièce de théâtre ?

 « Ce qui m’a fait grand plaisir quand j’ai rencontré les lycées tchèques, c’est qu’ils m’ont demandé de revenir l’année prochaine sur un projet théâtral. Il y a plusieurs de ces jeunes qui font du théâtre et ils aimeraient que je leur écrive une pièce et qu’on la monte ensemble. Donc le projet sur Prague, c’est un projet théâtral monté avec ces lycéens. »