Culture sans frontières « Les histoires de l'injustice » : projections de documentaires et exposition
Nous vous en avons parlé cette semaine : quinze jours avant le 17e anniversaire de la Révolution de velours dans l'ancienne Tchécoslovaquie, l'association humanitaire Clovek v tisni, L'homme en détresse, et la Télévision tchèque ont lancé la 2e édition de leur projet destiné aux jeunes et intitulé « Pribehy bezpravi » (Les histoires de l'injustice). Des projections de documentaires sur les crimes du régime communiste suivies de débats sont organisées tout au long du mois de novembre dans pas moins de 500 collèges et lycées dans tout le pays. Cette année, les jeunes ont été impliqués plus activement dans l'initiative. Ils ont été incités à trouver dans leur entourage des victimes de l'injustice communiste, de dresser leurs portraits et de les présenter publiquement, dans le cadre d'une exposition.
Les victimes des procès communistes, Milada Horakova et Heliodor Pika,
condamnés à mort au début des années 1950, les représentants du clergé
victimes des mêmes procès manipulés, ou encore les anciens pilotes
tchécoslovaques, engagés pendant la Deuxième Guerre mondiale dans l'armée
de l'air britannique, puis persécutés par le régime totalitaire... Ils
défilent tous dans quatre films documentaires qui circulent, dans le cadre
du projet « Les histoires de l'injustice » dans les écoles. Dans le film
de
la réalisatrice Helena Trestikova, « Le ciel au-dessus de l'Europe »,
trois
anciens pilotes de la RAF ainsi que leurs épouses se racontent. Deux
d'entre eux, âgés de plus 90 ans, ont disparu cette année : Frantisek
Perina et Frantisek Fajtl. Le troisième, Jan Wiener, a assisté au
lancement du projet, mercredi dernier à Prague. Lorsqu'il est monté sur la
scène du théâtre Minor, la silhouette athlétique, le regard vif et un
petit
sourire derrière sa moustache fournie, le public l'a tout de suite senti :
il pourrait rester des heures à écouter cet homme charismatique... « Il ne
faut pas que notre passé devienne l'avenir de nos enfants », a-t-il
dit en
empruntant les propos d'Elie Wiesel qui résument, en-soi, la mission du
projet « Les histoires de l'injustice ». Jan Wiener s'est souvenu,
ensuite, de son expérience personnelle de pilote de guerre face au régime
communiste :
Jan Wiener
« Quand nous sommes revenus dans le pays, après la libération, nous
avions
du mal à nous intégrer dans la société. Nous étions différents. Pas
forcément meilleurs, mais différents. Et seuls. Nous avons suscité l'envie
des autres. Et de l'envie il n'y a qu'un pas vers la haine. Ce pas, le
peuple l'a fait, malheureusement. »
Un souvenir concret de cette époque-là lui vient souvent à l'esprit. Quand il dit 'nous', il évoque son ami de la RAF et écrivain Richard Hausmann, plus connus sous le pseudonyme de Filip Jansky.
«Nous sommes entrées à l'Université Charles. Quand les communistes ont pris le pouvoir, en février 1948, nous avons tous juste terminé notre premier semestre d'études. Un jour, nous devions comparaître devant le comité dit d'action, présidé par un homme devenu plus tard anti-communiste. Devant cet auditoire rassemblé dans le grand hall du Carolinum, nous nous sentions comme le héros du roman de Kundera, La Plaisanterie. Nous étions-là, debout et le président a dit : 'Camarades, je vous présente ces deux gentlemen britanniques qui font des études dans notre Université. Je vous propose de les renvoyer pour qu'ils cèdent leurs places aux candidats d'origine ouvrière. Qui est pour ?' Tout le monde dans le grand hall a levé la main. Y a-t-il quelqu'un qui est contre ? Personne. C'est à ce moment-là que j'ai rompu avec le peuple tchèque. Avec l'Etat et le système politique mis en place dans ce pays. Je ne voulais plus rester ici. Mais eux, ils ont été plus rapides que moi. Ils m'ont mis sous les verrous. »
Olga Sommerova
Cinq ans d'incarcération, ce n'était pas énorme comparé aux autres
prisonniers politiques, ajoute Jan Wiener. Relâché en 1955, il s'installe,
avec son épouse Zuzana et avec l'aide d'Eleanor Roosevelt, aux Etats-Unis.
Il y reçoit enfin son diplôme universitaire et enseigne l'histoire.
« Dans la vie, il ne faut pas pleurnicher. Il faut être solidaire et ne pas s'aliéner », dit-il. Entendus de sa bouche, ces propos ne paraissent point banals. Sans aucune amertume, Jan Wiener revient régulièrement dans son pays natal, ne serait-ce que pour participer aux débats avec les lycéens et étudiants universitaires.
La réalisatrice Olga Sommerova a signé il y a quelques années un cycle de films intitulé « Le peuple et son âme perdue ». Elle y interroge seize personnalités touchées par les répressions communistes et répartis dans quatre groupes : les officiers de l'Armée, les femmes, les « koulaks » et les représentants de l'Eglise. Ce dernier épisode figure dans la sélection 2006 du projet « Les histoires de l'injustice ». Olga Sommerova :
« Si j'ai tourné ces films, c'est pour qu'ils témoignent d'une
époque,
qu'ils soient révélateurs pour la jeune génération notamment. Quand ce
projet a été mis en place, par l'association L'homme en détresse, j'ai été
ravie. Parce qu'il était grand temps de le faire. Aujourd'hui, où la
réalité est différente de celle que nous avons imaginé en 1989, où les
communistes s'imposent très ouvertement, où il y a même de jeunes adeptes
de l'idéologie communiste, il ne suffit plus de crier à tous les coins que
c'est dangereux. Ce qui marche, c'est de raconter aux jeunes gens des
histoires réelles d'individus et de familles marqués à jamais et
traumatisés par le totalitarisme. Des histoires qui vont droit au coeur. »
Plus de 200 000 prisonniers politiques ont été incarcérés entre 1948 et 1961. Les photographies de quelques-uns d'entre eux sont exposées jusqu'au 30 novembre à l'Hôtelle de Ville de la Nouvelle-Ville de Prague, rue Vodickova. On y voit également des panneaux présentant des « Tchèques ordinaires », victimes du régime totalitaire. Ils ont été retrouvés par les étudiants de différentes écoles tchèques et moraves. On écoute Lukas Kaplan :
« Je suis élève du lycée de Lanskroun. Nous présentons dans cette exposition le portrait de Milos Martinek. Le plus difficile était de trouver dans notre entourage une personne persécutée qui serait d'accord pour se confier à nous. D'abord, nous avons interrogé à ce sujet nos grands-parents... Milos Martinek, nous l'avons connu par le biais de la presse. Il a été condamné aux travaux forcés pour avoir révélé publiquement son appartenance à l'Eglise. Si nous sommes suffisamment informés par nos enseignants sur ce chapitre de l'histoire ? Je pense que oui, nous avons une très bonne prof d'histoire. Mais ce n'est pas le cas dans toutes les écoles j'imagine. »
L'exposition est à voir donc jusqu'au 30 novembre à Prague. Elle se
déplacera ensuite dans huit autres villes tchèques.







