Culture sans frontières La saga de la famille Brauner de Prague à Paris
La semaine dernière nous avions parlé de la peintre Zdenka Braunerová, symbole des relations franco-tchèques dans les premières années du XXe siècle et pendant l’entre-deux-guerres, notamment dans le dommaine intellectuel et artistique. Mais outre une propension naturelle à « éveiller » ces liens, à les tisser et les favoriser, Zdenka est elle-même issue d’une famille dont les racines sont franco-tchèques et autour d’elle, les relations humaines et donc historiques vont continuer à se créer, les deux pays vont continuer à se souder autour de personnalités importantes de cette double histoire. Rappelons donc qu’il y a une grand-mère française, et puis sa sœur épouse un écrivain français. Mais tout aussi proche d’elle son frère, Vladimír mariera tous ses enfants à des Français ! Et non des moindres.
Zdenka Braunerová
Brigitte Brauner est l’épouse et veuve d’un des descendants du premier
Vladimír de la famille Brauner, elle dénoue pour nous l’écheveau de
cette généalogie impressionnante, en partant du frère aîné de Zdenka
Braunerová, fondateur de la lignée des « Vladimír » :
« Vladimír 1 c’est le frère rugueux de Zdenka et c’est le successeur de son père au cabinet d’avocat. C’est le laborieux de la famille, un homme intègre, qui a aussi de l’esprit et qui s’efforce de stabiliser la famille après la mort de František en 1880. Il a transmis à Zdenka une espèce d’insolence, le dégoût des conventions. Il a le sens des réalités et c’est d’ailleurs sans doute à l’origine des frictions qu’il y a eues avec ses sœurs, notamment de Zdenka qui a fait ce qu’elle a voulu de sa mère. Elle a fait ce qu’elle voulait de sa vie, mais s’est débrouillée pour être soutenue à un point extraordinaire par sa maman, pendant que Vladimír et Bohuslav ses frères, eux, fondaient quelque chose de solide. Donc Vladimír l a eu trois enfants : un fils, Vladimír 2 qu’on appelait Miro, qui avait deux soeurs, Věra et Jara. Pour ne parler que de Vladimír 2, il a également fait des études de droit. Peut-être son père souhaitait-il qu’il lui succède au cabinet mais il est devenu diplomate. Il était aussi élégant, apparemment insouciant, gai, plein d’humour que son père était austère ! Il a fait ses études avec Honza Masaryk qui était son grand ami. Il est donc devenu diplomate : il a longtemps occupé un poste à l’ambassade à Paris où il a déniché son épouse, française ! »
Et avant cela, les soeurs de Vladimír 2, Jarmila et Věra convolaient en justes noces également avec des Français et pas n’importe lesquels. Jarmila épouse le général Maurice Pellé en 1920, nommé chef de la mission militaire française auprès de la République tchécoslovaque puis commandant en chef de l’armée tchécoslovaque en 1919-1920. Tandis que sa sœur Věra se marie avec le second du général, Julien Flipo. Ainsi se retrouve scellé, incarné le lien franco-tchèque, tant au niveau des individus qu’au niveau politique, artistique, intellectuel.
Vladimír 2 et son épouse Colette auront pour leur part, un seul enfant, un garçon. Encore un Vladimír, troisième du nom. Brigitte Brauner :
« Ils ont eu un enfant assez tard. Ils se sont mariés en 1930 mais ce
n’est qu’en 1939 que naît mon mari. Comme le climat s’était
terriblement alourdi, ils ont décidé de faire naître Vladimír 3 en
France pour des questions de droit du sol. Il est donc né à Rouen et
aussitôt après, ils sont retournés à Prague où ils ont passé la
guerre. J’ai peu de détails sur cette période-là, sauf les souvenirs
de mon mari, mais pour lui c’était la jeunesse enchantée : la petite
école française, l’apprentissage du français en même temps que du
tchèque... Tout cela s’est évidemment gâté et en 1950, le nouveau
régime communiste a décidé de priver les Françaises de leur passeport.
Donc Colette Braunerova, femme de Vladimír 2, a dû partir pour soustraire
Vladimír 3, mon mari, au destin qui s’est abattu sur tous ceux qui
n’avaient pas le droit de partir. Elle a eu le droit d’emmener son
fils, qui était tchèque, mais qui était né en France. Elle l’a
emmené à l’âge de 11 ans. Mon mari a donc fait une très belle vie
française, mais avec cette inoubliable plaie au cœur qu’il a gardée
toute sa vie. »
Le père, Vladimír 2, restera à Prague...
« Je sais pourquoi il est resté : il était déjà âgé, et il n’a pas voulu quitter son pays. Il était dans l’équipe de Honza Masaryk jusqu’au bout. Vous allez dire que c’est peut-être une belle version de la réalité, mais j’y crois car c’est celle que m’a transmise mon mari : il n’a pas eu le courage de quitter Prague. Il y avait toute une vie derrière, des racines, une famille, peut-être l’espoir que les choses s’arrangeraient. Il est resté seul gardé par la merveilleuse et dévouée Pepička, dont j’aimerais retrouver les descendants qui nous a constamment donné des nouvelles. Il est mort en 1962... Mon mari, pour sa part, a été immédiatement emmené par sa mère, extraordinairement pleine de bon sens et de courage, chez les Jésuites de la rue Franklin en classe de 6e. Il avait un accent à couper au couteau, on lui a fait passer un examen. Il y a fait de belles études jusqu’à son bac. L’éducation jésuite a beaucoup compté... Je crois que ça a favorisé en lui, couplé à la plaie de la séparation d’avec son pays et son père, le goût du service public. Ensuite il a fait Sciences Po, l’ENA qu’il a eue assez vite. Il n’a jamais renoncé à sa nationalité tchèque. Et lorsqu’il a été admis à l’ENA, comme il avait l’étiquette officielle d’élève de l’ENA, on s’est permis de faire une petite incursion à Prague, en 1965 après la mort de mon beau-père. »
Ce sera la seule fois où les époux Brauner se rendront en Tchécoslovaquie pendant la période communiste. Brigitte Brauner se souvient de ce voyage :
« Il y a d’abord les souvenirs de bonheur. Ensuite Vladimír fumant sa cigarette sur un fond de toit. Le cri des martinets. J’ai découvert une ville qui était palpitante d’intérêt pour moi. Une architecture extraordinaire qui correspondait à toutes mes attentes d’enfance. J’ai commencé à penser à la Bohême à l’âge de dix ans quand mon père m’a donné les Contes et légendes de Bohême. A Prague, nous avons vu des gens malheureux, contraints, mais contents de nous voir. Nous avons vu quelques anciens copains d’école de mon mari. Et puis il y a eu le déchirement du départ... Nous étions presque clandestins, enfin, en tout cas nous étions prudents. Vladimír a pu attraper quelques objets : le dictionnaire de mon beau-père et son sabre de cavalerie. C’est-à-dire rien... On est reparti un peu la mort dans l’âme, sachant que nous n’étions quand même pas très rassurés à la frontière, car il n’avait jamais renoncé à la nationalité tchèque. »
Le destin de la famille Brauner, par le biais du troisième Vladimír, l’époux de Brigitte Brauner, c’est donc celui de toutes ces familles d’émigrés tchèques qui ont dû faire une vie dans un autre pays, en supposant que le retour en Tchécoslovaquie ne se ferait jamais. C’est pourquoi aussi, la langue tchèque n’a pas été transmise dans la famille Brauner en France :
« Je pense que Vladimír n’a pas voulu m’apprendre le tchèque ni l’apprendre à ses enfants car c’était encore trop douloureux. Malheureusement il est tombé malade et il est mort au moment où tout aurait pu se reconstruire. »
Entre le voyage de 1965 en Tchécoslovaquie et le décès de Vladimír Brauner peu après la révolution de velours, la famille aura encore à subir un autre choc : celui de 1968 et de l’invasion des chars qui est vécue dans la douleur depuis Paris. Brigitte Brauner :
« J’ai peu aimé les pseudo-révolutionnaires soixante-huitards en France. Parce que nous avons vécu 1968 à l’aune de ce qui se passait à Prague. Ca isolait beaucoup Vladimír aussi. Il le portait en lui, et c’était peu transmissible. Les rangs de l’ENA étaient fournis par des fils de famille parisiens. Pour Vladimir, c’était une différence poignante qu’il portait en lui et sur laquelle il ne voulait pas communiquer. Et il avait raison, car il avait beaucoup de pudeur et de dignité... Il fallait s’investir dans le service public, il en a été habité jusqu’au bout. »
Aujourd’hui, Brigitte Brauner s’efforce de faire revivre la mémoire familiale. Pour elle, pour ses enfants, pour les générations futures des petits-enfants et de leur descendants, elle creuse l’histoire des Brauner, la raconte et la transmets avec passion et émotion.







