« La reliure est née quand on a redressé les livres dans les bibliothèques »

Rencontre avec Pénélope Guidoni, relieur d’art, qui dans son atelier pragois, crée des reliures pour des livres souvent uniques, objets précieux destinés aux collections de bibliophiles passionnés.

Pénélope Guidoni, Orphée à Eurydice, photo: Site officiel de Pénélope GuidoniPénélope Guidoni, Orphée à Eurydice, photo: Site officiel de Pénélope Guidoni Pénélope Guidoni, vous êtes relieuse d’art et vous vivez à Prague depuis deux ans…

 « Tout-à-fait. Mais juste une petite précision, je ne suis pas relieuse, mais relieur. La relieuse, c’est la machine ! »

Excusez-moi. Je croyais pourtant qu’aujourd’hui tous les noms se féminisaient…

 « (rires) Oui, mais je préfère pour ma part ‘relieur d’art’. »

Alors expliquez-nous ce qu’est la reliure d’art par rapport à la reliure plus courante…

 « Une reliure courante va se faire sur un livre assez standard, qu’on a envie de garder. Pour la reliure d’art, vous travaillez sur des livres qui n’ont jamais été reliés et des livres qui sont précieux soit par le tirage, l’illustrateur, la maison d’édition… Ils n’existent qu’à très peu d’exemplaires possédés par des collectionneurs, des bibliophiles, qui vous demandent de faire un livre unique, pratiquement un livre-objet, qui peut aussi être sculptural. On est sur l’idée de la préservation mais aussi l’artistique. Le relieur d’art, c’est vraiment l’artisan d’art. Ce n’est pas que l’artisan. »

Comment devient-on relieur ? Quelle a été votre formation à vous ?

 « Je suis arrivée à la reliure d’art par hasard. J’avais envie de changer de vie. A la base, je suis économiste du développement. Un jour, j’en ai eu ras-le-bol et surtout envie de faire quelque chose avec mes mains. Le hasard m’a emmenée devant un petit écriteau où il était écrit : ‘Journées portes ouvertes dans une école de reliure’. Je suis allée voir. Je n’y connaissais rien du tout. J’aimais les livres, les matériaux mais n’y connaissais rien. J’ai poussé la porte de cette école et ai vu qu’ils proposaient des formations. Je me suis inscrite en première année en me disant : ‘on verra bien’. Au bout de trois mois, je me suis dit que c’est ce que je voulais faire, que je voulais devenir relieur, et relieur d’art s’est un peu imposé à moi parce que le côté artistique m’intéressait peut-être plus que le côté artisanal. Je suis restée cinq ans dans cette école. »

C’était il y a combien de temps ?

Pénélope Guidoni, Fables, photo: Site officiel de Pénélope GuidoniPénélope Guidoni, Fables, photo: Site officiel de Pénélope Guidoni « Il y a une petite dizaine d’années. J’ai eu une formation complète à la reliure. J’ai passé le CAP parce qu’en France il est obligatoire pour pouvoir travailler dans une bibliothèque, et obtenu mon diplôme de l’école. J’ai fait une formation en dorure même si c’est un métier différent et que je ne le fais pas moi-même. »

Il y a des doreurs et des relieurs…

 « Voilà… Le doreur doit vraiment faire cela tous les jours pour ne pas perdre la main, car c’est une question de basculement de bassin. J’ai juste appris la dorure pendant deux ans, pour parler le même langage que mon doreur et qu’on arrive à se comprendre. Je dessine tout moi-même donc il faut que cela corresponde à ce qui est techniquement possible de faire en dorure. J’ai aussi fait une formation en décor du livre : c’est vraiment toutes les possibilités artistiques. Il y a plusieurs artistes du livre en France, comme Florent Rousseau qui a pas mal démocratisé le décor du livre et surtout, donne beaucoup d’idées. »

C’est intéressant ce que vous dites, car quand on pense au métier de relier, on s’imagine qu’il fait tout. Mais il y a quand même un ou deux métiers d’art qui viennent compléter la reliure proprement dite.

 « Ce sont des métiers d’art qui viennent en effet se greffer. Mais c’est aussi un métier artisanal. Certains relieurs ne font pas la plaçure eux-mêmes c’est-à-dire la couture, la mise en préparation du livre avant la couvrure. Beaucoup de relieurs ne font pas la plaçure eux-mêmes, donnent la plaçure à faire, font la couvrure, dessinent le décor et donnent les travaux de dorure à une autre personne. »

A quand remonte le métier de relieur ? J’aurais envie de dire que c’est né avec l’imprimerie, mais j’imagine qu’on reliait les livres auparavant aussi…

 « La reliure telle qu’elle est aujourd’hui est arrivée à partir du moment où on a arrêté de faire des couvertures en bois, dès qu’on a su maîtriser la pâte à papier pour faire des cartons. Donc, dès qu’on a redressé les livres dans les bibliothèques. Avant, les couvertures étaient en bois et les livres étaient posés à plat. C’est pour cela qu’ils ont des morceaux en métal, comme l’ombilic, les coins… A partir du moment où on redresse le livre dans la bibliothèque, c’est parce que l’ais est devenu en carton, donc il est moins lourd. La reliure telle qu’on la connaît aujourd’hui date des alentours du XVe siècle. »

Donc cela correspond à l’époque de l’invention de l’imprimerie…

Pénélope Guidoni, Poemes choisis, photo: Site officiel de Pénélope GuidoniPénélope Guidoni, Poemes choisis, photo: Site officiel de Pénélope Guidoni « En effet. On reliait avant cela dit, avec des nerfs de bœuf et des ais en bois. Mais on peut dire que la technique n’a pas changé ensuite à partir du moment où l’imprimerie s’est développée. »

Quelles sont les personnes qui viennent vous voir pour relier un livre dont ils veulent qu’il soit un objet unique ?

 « C’est quasiment exclusivement des hommes. Pourquoi, je ne le sais pas. D’un autre côté, la reliure d’art se féminise énormément… C’était un métier d’homme, c’est devenu un métier de femme. Pour revenir à votre question, les bibliophiles, mes clients, sont essentiellement des hommes. Ils collectionnent des livres, vont à la recherche de livres uniques, exceptionnels, anciens ou modernes. Ils m’apportent un livre qu’ils ont déjà identifié dans leur bibliothèque. Au regard de mon travail qu’ils ont vu grâce à des expositions auxquelles je participe, ils me contactent et me demandent si j’accepterais de travailler sur ce livre-là. En fait, le rapport est totalement inversé : je suis tout-à-fait en droit de dire non, ce livre ne m’inspire pas, soit par le texte, par les illustrations ou d’autres aspects. Le bibliophile comprendra que je dise non et parfois repartira avec son livre sous le bras. »

Vous disiez que ce métier s’est beaucoup féminisé. Pourquoi ?

 « Pour la petite histoire, je vais prendre le cas de la France que je connais le mieux, il y avait un CAP d’homme et un CAP de femme jusqu’au milieu des années 1980. A cette époque, les femmes avaient le droit de passer le CAP d’hommes, ce qui n’était pas le cas dans les années 1970. Une femme passait le CAP de relieur mais ne faisait que la couture, la plaçure, tout ce qui était délicat. Tandis que les hommes avaient le droit d’utiliser le marteau, les machines, les presses. Voilà la situation jusqu’au milieu des années 1980. J’ai même une amie qui en 1984 a passé les deux CAP. C’était donc vraiment un métier d’homme. Pourquoi ? Parce que les livres sont lourds, il faut porter les ais, savoir fermer les presses… C’était un métier à 80-90% masculin. Aujourd’hui, on est à 80% de femmes ! »

La situation s’est complètement retournée…

 « En effet. C’est essentiellement dû à la situation économique et c’est le cas pour tous les métiers d’art. Tous connaissent une importante féminisation pour une simple raison : ça devient un second emploi dans un foyer, ce n’est pas le métier principal. Le marché est très petit. Et ça permet de chercher ses enfants à l’école ! C’est un métier autonome, où vous donnez à un client un délai d’un an, deux ans… Et on travaille quand on veut. »

Vous êtes installée en République tchèque. Vous êtes-vous intéressée à la tradition de la reliure tchèque ?

Pénélope Guidoni, La caresse du coquelicot, photo: Site officiel de Pénélope GuidoniPénélope Guidoni, La caresse du coquelicot, photo: Site officiel de Pénélope Guidoni « Malheureusement je n’ai pas trop eu l’occasion. Et je n’ai pas beaucoup cherché non plus, je le reconnais. La barrière de langue fait que c’est difficile de rentrer en relation avec d’autres relieurs. Je sais que d’autres relieurs exercent aussi en République tchèque et qu’il y a une tradition importante, mais je ne pourrais pas vous en dire plus. »

Y a-t-il des traditions de reliure selon les pays ?

 « Il y a forcément des fondamentaux qui sont les mêmes. Cela dit, chaque pays à sa tradition. On peut reconnaître facilement une reliure américaine d’une reliure allemande ou suédoise. »

Auriez-vous un exemple ?

 « Dans la reliure suédoise souvent, l’équerrage, donc quand le bloc-livre est à 90%, peut se faire en queue et non pas en tête. Cela veut dire que le haut du livre peut dépasser un petit peu. Je n’ai jamais vu ailleurs cette façon de monter les livres. On peut aussi s’en apercevoir avec l’épaisseur des cartons. L’esthétique rentre en compte or chaque pays a son esthétique propre. »

Quels types de matériaux utilisez-vous pour que le livre soit parfait, tant au niveau de l’esthétique que pour la conservation ?

 « Il y a en effet deux aspects. Pour la conservation, il faut faire très attention au choix des matériaux. Tant le carton qui doit être sans acide que le papier. Il faut vraiment des papiers 100% coton, traités sans acide, pas traités au chlore, souples. Pour les cartons pareils, il en faut des spécifiques. On appelle cela des cartons bleus. Pareil pour le fil de lin qui est le seul fil qui ne va pas donner de l’acidité : vous n’aurez pas vos trous tout jaunes en quelques années. En termes esthétiques, c’est le choix des peaux qui est fondamental. Je travaille exclusivement du veau. J’ai fait un choix de peaux lisses qui permettent de supporter un décor, ou de faire ce qu’on appelle un ‘janséniste’. »

Un janséniste ?

Pénélope Guidoni, Paris couleur de temps, photo: Site officiel de Pénélope GuidoniPénélope Guidoni, Paris couleur de temps, photo: Site officiel de Pénélope Guidoni « Comme les Jansénistes, exactement. Une reliure janséniste est une reliure parfaite car vous ne faites aucun décor. Rien. C’est juste parce que la peau est magnifique parfois ; je me dis qu’il n’est pas possible d’y faire un décor ! Mais ça n’arrive plus très souvent. » En tout cas, c’est intéressant d’entendre le vocabulaire si spécifique de la reliure…

 « Il y a tout un vocabulaire à apprendre. Le livre a une tête, une queue, un dos, une gouttière. Il y a la parure… Des outils aussi qui sont particuliers. C’est un monde différent. »

Y a-t-il des livres que vous aimeriez relier pour vous-même ? Ou l’avez-vous déjà fait ?

 « C’est un peu le ‘souci’ quand vous devenez relieur et avez accès à de beaux livres, vous devenez un peu bibliophile vous-même. Vous vous achetez de jolis livres, que vous reliez, dont vous ne voulez plus vous séparer. Il m’arrive donc en effet de relier des livres pour moi ou pour ma famille. »

www.penelopeguidoni.info