Culture sans frontières La passionnante histoire de l'entreprise Bata sur le petit écran
"Je continue à dire à mes amis de Toronto que je vais en Tchécoslovaquie. Je suis habitué à le dire comme ça et je n'ai plus envie de changer. La 'Tchéquie' ne me sort pas facilement de la bouche, puisqu'il y a encore la Moravie et la Silésie. Mais avec la Tchécoslovaquie, je ne mens pas vraiment, parce que, souvent, en voyageant de Toronto à Zlin, je passe par Vienne et Bratislava", a raconté, dans une récente interview à la presse tchèque, Tomas Bata, qui vient de fêter ses 90 ans.
En effet, ce voyageur, photographe et plongeur
passionné, toujours actif et plein de vitalité, retourne régulièrement à
Zlin, ville de Moravie du sud que son père, fondateur de la marque Bata,
avait transformé, au tout début du XXe siècle, en une cité ultra-moderne,
un chef-d'oeuvre d'architecture fonctionnaliste, une vitrine du progrès
industriel et social de l'époque.
Tomas Bata, photo: CTK
Dans l'entre-deux-guerres, l'entreprise Bata devient, avec ses filiales
étrangères, un véritable empire commercial. Mais en 1932, son fondateur
meurt dans un accident d'avion. La firme est alors gérée par son frère,
Jan Antonin Bata, inculpé, après la guerre, pour avoir collaboré avec les
nazis. Un verdict que la famille Bata trouve injuste et qui l'empêche de
récupérer ses biens, à Zlin, après la Révolution de 1989. Depuis la fin
des années 30, Tomas Bata junior vit donc au Canada, à Toronto, où il a
fondé une nouvelle société Bata et, pas loin de Toronto, une nouvelle Zlin
- en anglais Batawa. Sa famille reste, bien sûr, présente à Zlin : Tomas
Bata gère une partie des forêts environnantes et soutient le développement
économique de la région. L'Université de Zlin, la plus jeune du pays,
porte le nom de son père...
Les téléspectateurs en France et en République tchèque ont pu voir, récemment, un documentaire sur la légende Bata, une coproduction franco-tchèque signée Jarmila Buzkova, une Tchèque installée depuis une vingtaine d'années en France. L'idée de retracer la saga Bata lui est venue en 2001, au moment où l'usine de Bata-Hellocourt, en Moselle, déposait le bilan, une usine autour de laquelle tout avait été aménagé pour le bien-être des ouvriers, des magasins d'alimentation aux divertissements, dans l'enceinte de cette "Bataville". Jarmila Buzkova s'est confiée à Alexis Rosenzweig.
"J'ai été assez interpellée par un reportage sur France 3, au moment des grèves à Hellocourt. Ensuite, j'ai rencontré des gens sur place, pour savoir quel était leur point de vue... Mais dans les reportages qui entouraient les discussions de plateau sur France 3, il y avait de nombreuses fautes historiques qui brouillaient, à mon sens, la compréhension du conflit. Alors je me suis mise à étudier l'historique de l'entreprise... Evidemment, le sujet m'était proche, étant donné que je suis d'origine tchèque, et aussi j'avais, je crois, plus de facilités à aborder la problématique que les journalistes français, parce que j'ai pu lire des livres en tchèque, accéder aux archives tchèques etc. /.../ J'ai trouvé que, sur l'histoire de cette famille, on pouvait formidablement dégager les changements extraordinaires qui ont eu lieu dans l'économie au cours du XXe siècle. Et donc je me suis servie de cette saga pour raconter l'histoire de l'économie au XXe siècle."
L'entreprise Bata, photo: www.czech-tv.cz
Avez-vous, vous-même, découvert des choses que vous ignoriez totalement
avant de commencer vos recherches ?
"Tout à fait... Je me suis rendue compte que pendant mon enfance et mon adolescence que j'ai passées en ex-Tchécoslovaquie, on ne parlait absolument pas de Bata, c'était un sujet tabou. Moi-même, au début de cette aventure, je connaissais très peu de choses sur son entreprise."
Qu'est-ce qui vous a marqué le plus sur le personnage de Bata et sur son univers ?
"J'ai trouvé que c'était évidemment un capitaliste paternaliste,
comme on en connaissait beaucoup en France, à la fin du XIXe et au début
du XXe siècles, mais avec des traits différents. C'est-à-dire que ces
capitalistes paternalistes ont aussi construit des villages d'entreprise,
mais n'ont jamais internationalisé le modèle. Or, Bata a vraiment exporté
ses filiales dans le monde entier.
Un autre trait intéressant, que j'ai essayé de décrire en détail dans le
film, est qu'il a inventé son propre système, dans lequel chaque ouvrier
faisait partie d'un ensemble, transmettait le travail à un autre et était
intéressé au résultat, dans une chaîne assez bien réfléchie.
Evidemment, cela impliquait peut-être une sorte d'abrutissement, plus ou
moins normal à cette époque-là, mais cela a tiré toute sa région natale
d'une pauvreté totale, et en l'espace de 20-30 ans, il a réalisé une
espèce de miracle économique en Moravie, dans la région de Zlin."
Quelques chiffres pour terminer : aujourd'hui, l'entreprise Bata Shoe Organisation est présente dans 68 pays et emploie environ 50 000 personnes. Elle fabrique annuellement près de 150 millions de paires de chaussures. La filière tchèque de la société est le plus important vendeur de chaussures dans le pays. Le centre commercial Bata situé en bas de la place Venceslas, quant à lui, est le plus grand magasin Bata en Europe.






