Culture sans frontières Eva Zaoralová : « Un festival de cinéma ne peut pas se faire dans une capitale » (I)
A moins d’une semaine du coup d’envoi de la 47e édition du Festival international du film de Karlovy Vary, nous vous proposons un entretien exclusif avec Eva Zaoralová, ancienne directrice artistique du festival, devenue simple conseillère, mémoire vivante du festival qu’elle a suivi avant 1989 en tant que journaliste, puis à partir des années 1990 dans l’équipe organisatrice. A 80 ans, Eva Zaoralová est une boule d’énergie qui voue au cinéma un amour sans bornes. Avant d’évoquer dans cette première partie d’émission la façon dont elle a découvert le cinéma, elle est revenue sur sa jeunesse et nous a expliqué d’où lui venait son français impeccable.
Eva Zaoralová, photo: Barbora Kmentová « Je suis arrivée au français par une voie très curieuse, parce que,
quand j’étais toute petite on habitait dans le quartier de Bubeneč à
Prague où se trouvait le lycée français, mais aussi l’école
élémentaire et l’école maternelle françaises. J’ai commencé à
fréquenter l’école maternelle française. Pendant la guerre nous avons
changé de maison, je ne suis plus revenue dans ce quartier, mais à
proximité de notre maison il y avait une dame qui venait de la Suisse
francophone. J’ai donc cherché à approfondir mes connaissances de
français. »
Pendant vos études avez-vous continué à parler le français ?
« C’était un peu bizarre, parce que je suis née avant la guerre, donc tout ce dont je parle, c’est arrivé avant la guerre. Après la guerre, je suis allée au lycée académique, dans la rue Štěpánská, où il n’y avait pas de français. Il n’y avait que le russe, bien sûr, car à l’époque c’était obligatoire. J’ai fait d’ailleurs un peu d’anglais, tout-à-fait facultatif. Après je ne savais pas vers quoi m’orienter, je voulais étudier l’art, ce qui n’était pas possible à l’époque. J’ai essayé d’aller à la faculté de langues. J’ai étudié le français et le tchèque, parce qu’à l’époque on ne pouvait pas choisir deux langues orientales, il fallait prendre soit le français et le russe, soit le français et le tchèque. Après la faculté j’ai travaillé pendent plusieurs années dans une institution qui s’appelait la Communauté des femmes tchécoslovaques. »
Eva Zaoralová
En quoi cela consistait-il exactement ?
« Cela consistait dans les contacts avec les femmes progressistes des pays occidentaux. A l’époque on ne pouvait pas avoir de visa français, c’était l’époque du Général de Gaulle, et c’était très difficile d’aller en France. Je ne suis allée en France qu’à l’âge de 36 ans. »
C’est aussi l’époque des années 1950, je suppose, l’époque où l’on ne pouvait pas du tout sortir du pays ?
« Oui, on ne pouvait pas sortir du pays. Sauf que dans cette institution des femmes démocratiques, progressistes, on luttait pour la démocratie, pour la paix et pour l’amitié entre les femmes du monde entier. Mais on n’avait pas beaucoup de contact, c’est-à-dire que l’on n’avait aucun contact avec les femmes françaises, tandis qu’avec les femmes italiennes, oui. En Italie, à l’époque il y avait une très forte organisation des femmes communistes et socialistes. Comme j’avais aussi appris l’italien, j’avais plus d’expérience avec l’italien parce que je sortais du pays en qualité d’interprète avec les délégations des femmes tchèques. »
Est-ce que vous vous souvenez du tout premier film que vous avez vu ? Parce qu’il nous faut parler du cinéma qui est très important, central dans votre vie.
'Tabu' « Certainement. J’ai vu à l’époque les films de Disney, mais je me
souviens d’avoir vu un film qui m’a beaucoup touchée. Des années
après j’ai compris qu’il s’agissait de ‘Tabu’ de Wilhelm
Friedrich Murnau. J’ai trouvé, avec le recul des années, que peut-être
j’avais déjà un peu de talent pour reconnaître un film intéressant.
J’ai beaucoup fréquenté le cinéma à l’époque de la guerre, parce
que nous n’avions pas de radio, et la télévision n’existait pas. Les
salles de cinéma étaient pleines. Dan mon quartier il y avait deux
cinémas tandis que maintenant il n’y en a aucun. »
Comment est-ce que vous êtes arrivée à vous intéresser au cinéma, non pas comme simple spectatrice mais comme une spécialiste ?
'Le mariage de Chiffon' « A l’époque cela m’intéressait en tant que spectatrice, ce
n’était pas un intérêt profond. Mais pourtant j’avais déjà un
certain goût pour un certain type de cinéma. Je me souviens que je devais
avoir 10 ou 11 ans, j’appréciais beaucoup un film qui s’appelait en
tchèque ‘Un mariage de raison’ qui étaient en réalité ‘Le mariage
de Chiffon’ de Claude Autan-Lara. Je savais l’apprécier. Je me
souviens aussi qu’à l’âge de 14 ans, j’ai vu un film qui m’a
profondément émue. Après des années, j’ai appris que c’était un
des premiers films d’Ingmar Bergman. Je dois dire, avec mon regard
d’aujourd’hui, qu’il avait déjà quelque chose en moi à
l’époque, que je n’appréciais pas autant le cinéma commercial,
j’appréciais beaucoup plus le cinéma d’auteur. »
Plus tard vous avec travaillé en tant que journaliste, rédactrice, dans un magazine de cinéma « Film a doba »…
« Quand j’ai quitté l’organisation des femmes, j’ai commencé à
écrire, j’ai fréquenté un jeune homme, que j’ai épousé
d’ailleurs et avec lequel j’ai vécu pendent 17 ans, et dont j’ai une
fille. Ce jeune homme étudiait à la faculté de cinéma. Il m’a fait un
peu plus découvrir le cinéma, parce que l’on pouvait aller aux
projections de la faculté, organisées pour les étudiants. C’est comme
ça que j’ai commencé à m’intéresser vraiment au cinéma. J’ai
aussi commencé à écrire sur le cinéma. Après le changement politique
en 1989, on m’a demandé de devenir membre de l’organisation qui
préparait le festival de Karlovy Vary, parce que je connaissais le
festival, mais seulement en tant que journaliste bien sûr. »
Donc vous connaissiez l’histoire de Karlovy Vary depuis les années 1960…
« Non, je suis venue pour la première fois à Karlovy Vary en 1970, tandis que j’ai été à Cannes en 1969. Donc avant Karlovy Vary, j’ai découvert Cannes. Je suis retournée à Cannes beaucoup d’années plus tard, mais bien sûr, j’avais déjà l’idée de ce qu’un festival doit être. Tandis qu’à Karlovy Vary, dans les années 1970, c’était vraiment moche, ce n’était pas intéressant, parce qu’à l’époque les gens n’allaient pas beaucoup au cinéma. C’était la période de la normalisation, alors c’était rare de voir des films de qualité. Après le changement politique de 1989, certaines parties du pays ou de la société intellectuelle ont commencé à dire que le festival devrait être transféré à Prague. »
Et vous, vous avez voulu rester à Karlovy Vary…
Eva Zaoralová et Jiří Bartoška, photo: Barbora Kmentová « Oui, j’ai lutté avec M. Bartoška (directeur du festival, ndlr), que
j’ai connu dans cet espace du conseil d’administration où nous
siégions. Ce conseil a préparé le festival en 1994. C’était notre
premier festival. Il s’est fait malgré tout les discours sur
l’inutilité du festival à Karlovy Vary. Nous avons préparé une
édition qui a été assez bien acceptée. Mais l’année suivante a été
ensuite marquée par notre lutte contre les intentions d’une nouvelle
équipe qui voulait faire le festival à Prague. »
Pourquoi vouliez-vous que le festival reste à Karlovy Vary ?
« Mais parce que Karlovy Vary est un milieu beaucoup plus sympathique que
Prague. Une capitale pour un festival, ce n’est pas bien. A Prague ou
dans une autre capitale, à Moscou par exemple. Voilà pourquoi on ne fait
pas le festival à Paris mais à Cannes ! Toute l’équipe débarque à
Cannes quinze jours avant le festival. Comme nous, nous partons à Karlovy
Vary seulement huit jours avant le festival. Karlovy Vary c’est une ville
très sympathique, qui est très typique d’une ville thermale. Bien sûr,
il fallait faire le festival à l’hôtel Thermal. La construction du
Thermal a été quelque chose d’inouï. Avant les journalistes pouvaient
vivre dans un hôtel où il y avait par exemple, cinq personnes dans une
chambre et aucun ne se connaissait. »
C’était du camping !
« Donc par la suite, être logé à l’hôtel Thermal et y avoir une chambre pour deux personnes, c’était magnifique, un vrai changement. Et puis cet hôtel, c’est quelque chose de spécial du point de vue architectural. Aujourd’hui il a d’ailleurs regagné le respect parce qu’on a vraiment découvert que c’est un produit typique des années 1970. Les étrangers l’admirent beaucoup, ils admirent aussi les meubles. »
C’est devenu rétro en fait…
« Oui, mais ce côté rétro de l’hôtel Thermal est beaucoup plus
apprécié aujourd’hui que quand nous avons commencé à organiser le
festival, au début des années 1990. »
Suite et fin de cet entretien dans la prochaine édition de Culture sans frontières.






