Culture sans frontières Danièle Montmarte : « Werich et Voskovec sont restés liés jusqu’à leur mort »

03-10-2010 02:01 | Anna Kubišta

V+W. Sans doute les initiales les plus connues des Tchèques pour Jan Werich et Jiří Voskovec, les deux comédiens et comiques les plus appréciés et les plus renommés dans l’entre-deux guerres. Danièle Montmarte est spécialiste du théâtre tchèque et notamment du Théâtre Libéré, Osvobozené divadlo, le théâtre d’avant-garde auquel leur destin est irrémédiablement associé. Après des études de russe et de tchèque, elle s’est intéressée à ce théâtre dont, sous le communisme, on ne parlait qu’à voix basse. Elle a eu la chance de rencontrer Jan Werich et de parler avec Jiří Voskovec avant leur disparition au tout début des années 1980. Pour son travail d’analyse et de diffusion autour du théâtre tchèque, elle a récemment reçu du ministère de la Culture une médaille honorifique. Nous avons eu la chance de pouvoir lui parler lors de son court passage à Prague et de lui demander comment elle avait découvert ce fameux Théâtre Libéré.

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 « Quand je suis venue ici, en République démocratique tchécoslovaque, à Prague, en 1966, je suis allée chez un vieux cousin du peintre figuratif Milos Jiranek. C’était dans un petit appartement de la Malá Strana. Il m’a dit : ‘tu apprends le russe, très bien. Mais tu sais parler tchèque, c’est un luxe ! Seuls 15 millions de personnes sur notre planète parlent le tchèque !’ Il avait un journal intime dont il nous a lu, à sa cousine et moi, des pages sur le Théâtre Libéré de Prague. J’ai toujours voulu en savoir plus. Je me suis dit que quand je terminerai mes études de tchèque, je commencerai un doctorat sur le Théâtre Libéré de Prague ! »

Pour les internautes qui ne le sauraient pas, pourriez-vous revenir sur la création du Théâtre Libéré de Prague ?

 « Ce théâtre était avant tout un théâtre d’avant-garde. Il faut dire que l’avant-garde tchèque de l’époque voulait casser l’axe culturel Berlin-Prague-Vienne au profit d’un axe Paris-Prague-Moscou. C’est essentiel. Il y a eu des rapprochements entre cette avant-garde tchèque et les Surréalistes parisiens... »

Avec le Dada...

 « Oui, mais surtout les Surréalistes : Breton, Soupault. Il y a eu des essais qui ont été essentiels concernant le théâtre tchèque, ses nouveautés etc. On voulait la modernité, on voulait, comme disait Teige, un ‘véritable poème sur scène qui fasse appel aux cinq sens’. »

Une sorte de théâtre total...

 « C’est cela, une sorte de ‘Gesamtskunstwerk’. Ce à quoi ils sont parvenus plus tard. Il y a trois metteurs en scène qui vont se détacher de cette avant-garde : Honzl, Frejka et Burian. C’est surtout Frejka qui a décidé le premier de l’appelation de Théâtre Libéré. »

Pourquoi ce nom de Théâtre Libéré ?

 « Libéré de toutes les conventions ! »

Libertaire aussi finalement...

 « Oui, assez, parce que Frejka l’était même s’il a eu ensuite une autre destinée. De tous ces essais Voskovec et Werich faisaient partie. Ils ont créé en 1925 un sketch. Ils étaient amis de longue date et Voskovec a convié Werich à jouer à l’Institut français de Prague, devant le buste de Molière, devant le professeur Eisenmann, un grand slaviste et fervent de la cause tchécoslovaque. »

Et qui était le directeur de l’Institut à l’époque...

 « Exactement. Ce sketch s’appelait Dialogue impropre pour une tombe. Ils ont créé une sorte d’arène, ils se sont mis au milieu, ils ont mis l’assistance autour comme dans un cirque. Et tout le monde était écroulé de rire ! Ils se sont donc dit qu’ils allaient perfectionner cela. »

Sur quoi reposait ce duo Werich-Voskovec, puisque tous deux avaient des caractères très différents mais aussi des physiques très différents...

 « Ils avaient des caractères et des physiques très différents mais ils se complétaient. Dans l’un de ses entretiens, Werich m’a dit : ‘c’est comme si nous jouions sur la même corde d’un violon’. Je trouve que c’est très poétique et que ça signifie beaucoup. »

Une des caractéristiques du Théâtre Libéré, c’était en effet qu’il s’agissait d’un théâtre d’avant-garde, mais c’était aussi un théâtre très politique...

 « La politique n’est pas rentrée dedans tout de suite... Voskovec et Werich ont au départ écrit des revues. Ils jouaient, écrivaient leurs pièces, leurs chansons et c’était surtout des revues musicales où il y avait six filles qui dansaient, les Jencik girls. Tout cela est venu progressivement. Au début c’était de belles revues musicales avec des scénographies luxuriantes et des costumes luxuriants. »

Mais pour revenir au côté politique, il faut dire que beaucoup de pièces par la suite ont été des satires...

 « Au départ Werich et Voskovec écrivaient des revues exotiques ou légendaires. Puis, la situation politique du début des années 1930 qui les a amenés vers la satire engagée. Au début Voskovec ne voulait pas. Et puis des critiques communistes les incitaient à se réveiller, martellaient qu’il allait être bientôt trop tard. C’est Werich qui a décidé d’accéder à cette satire engagée quand il y a eu la révolte des ouvriers de Dolni Lipova. Il y avait eu des ouvriers tués, ils se sont dit : on va agir ! »

Ils se sont également exprimés sur l’actualité internationale puisque je crois savoir qu’ils ont fait une pièce sur Hitler...

 « Ils ont osé, en 1933, incarner Hitler dans un âne crevé. Et ils avaient un véritable âne sur place ! Werich, le plus costaud, montait sur cet âne ! »

Quelle réaction cette pièce a-t-elle suscité ?

 « Elle a suscité une réaction internationale, notamment une réaction de Hitler lui-même qui a demandé à ce que la pièce soit retirée du répertoire. Là, Eduard Benes, ministre des AE à l’époque, est allé voir la pièce en personne. Il a dit : ‘non, nous ne pouvons pas la retirer du répertoire, je ne vois rien qui puisse faire de l’ombre à M. Hitler’. En fait tout le monde avait compris... C’est allé crescendo jusqu’aux Accords de Munich, à la suite desquels Hitler a fait ressortir une loi de Metternich pour faire fermer le théâtre. Il ne restait plus à Voskovec et Werich que de partir, sinon ils auraient eu des ennuis. »

On arrive à 1938... Pendant la guerre le théâtre ne fonctionne pas...

Les Frères Fratellini, photo: BundesarchivLes Frères Fratellini, photo: Bundesarchiv « Tous deux s’en vont, d’abord en France. Leur idoles étaient les Frères Fratellini au Cirque Medrano, en France. Alors Voskovec avait fait connaissance avec eux lorsqu’il était élève au lycée Carnot à Dijon, grâce au peintre Josef Sima. Pendant la guerre Voskovec et Werich seront ensuite aux Etats-Unis où ils animeront des émissions à destination des Tchécoslovaques restés au pays. En 1945, ils sont quand même rentrés à Prague, Werich le premier. »

Y a-t-il une possibilité de reprendre le théâtre ?

 « Oui, ils ont voulu le reformer. Ils ont joué L’homme qui vient dîner 250 fois dans le théâtre de Voskovec et Werich. Mais comme l’a dit Voskovec, lors d’un de nos entretiens à New York, ils savaient que la situation était complètement changée, qu’ils n’allaient plus pouvoir s’exprimer. Il a donc choisi l’exil. »

Jan WerichJan Werich C’est finalement l’histoire qui va séparer ces deux inséparables puisque Werich, lui, est resté en Tchécoslovaquie...

 « Il aura une période assez creuse... avant de reformer un autre duo avec Miroslav Horníček. Donc ce sera le duo W+H. »

Est-ce que l’amitié entre Werich et Voskovec a pris fin avec la séparation ?

Jiří VoskovecJiří Voskovec « Absolument pas. La dernière fois que j’ai rencontré Werich, c’était en juillet 1977 à Prague. Il m’a laissé enregistré l’entretien sur magnétophone. Je me suis dit que j’allais quand même téléphoner à Voskovec pour voir à peu près ils s’entendaient. Werich a été très sympathique, malgré sa maladie, il s’est amusé avec moi plus qu’autre chose ! »

Ils correspondaient entre eux ?

 « Oui, on voit dans le recueil de correpondance qu’ils étaient sans arrêt en contact. Après notre premier appel téléphonique, Voskovec a envoyé une lettre à Werich datée du 7 juillet 1977 : ‘je te remercie pour le cadeau que j’ai reçu pour mon anniversaire. Et j’ai reçu un autre cadeau de ta part : Danièle Montmarte m’a téléphoné de Paris, elle m’a dit que tu ne voulais plus parler du Théâtre Libéré mais que tu envisageais de monter Le malade imaginaire ! Oh que j’aimerais le diriger ce Malade imaginaire !’ Il y toute une lettre très poétique à ce sujet. On voit combien ils étaient liés, combien il ont été liés jusqu’à leur mort. »

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