Culture sans frontières Controverses : La photographie, une question d’interprétation
La galerie du Rudolfinum propose jusqu’au 13 novembre une exposition intitulée Controverses, une histoire légale et éthique de la photographie. Cette exposition née à Lausanne, en Suisse, au Musée de l’Elysée, a déjà parcouru six pays depuis sa première édition en 2008. Rencontre aujourd’hui avec Christian Pirker, avocat à Genève et historien de l’art, mais aussi avec Daniel Girardin, conservateur au Musée de l’Elysée, qui est revenu sur la genèse de l’exposition.
Daniel Girardin et Christian Pirker « Etant donné la multiplication des procès dans le domaine de la
photographie et comme je suis conservateur d’un musée de la
photographie
où j’ai été confronté à ces questions dans les années 1980, nous
avons essayé de comprendre avec Maître Pirker, où étaient les
problèmes dans la photographie, comment ils ont été résolus, comment
les lois se sont élaborées petit à petit. Nous avons commencé le
projet
en analysant quelques centaines de cas de photographies qui ont donné
lieu
à des procès. Et on s’est très vite aperçu qu’une grande partie
des
photographies qui ont suscité une controverse n’ont pas forcément
été
devant un tribunal mais ont fait l’objet d’un débat social,
politique,
à travers les journaux notamment, et que l’aspect juridique ne
résolvait qu’une petite partie de la complexité des problèmes de la
représentation et des limites qui sont associées à la représentation
qui ne sont pas forcément légales. Je vous cite un exemple : dans les
années 1970, un photographe, David Hamilton a publié des photos de
jeunes
filles.
Elles ont été publiées en poster à des millions d’exemplaires
qu’on trouvait dans tous les journaux. C’est d’un érotisme assez
soft, il n’y a rien de très choquant. Or aujourd’hui, aucunes de ces
photos ne peuvent être publiées ou montrées parce que tous les modèles
étaient mineurs. Voilà donc le cas de photographies qui pouvait être
distribuée à des millions d’exemplaires et qui aujourd’hui ne
peuvent
plus être présentées. C’est intéressant pour nous parce que les lois
n’ont pas forcément changé, mais deviennent applicables ou
appliquées,
en fonction de l’état général d’une société, des mentalités, de
la culture qui existe. »
Peut-on dire à cet égard qu’une photographie peut avoir plusieurs vies selon la période à laquelle elle est exposée ou publiée ?
Lewis Carroll, Portrait d'Alice Lidell en mendiante, 1858, photo: Akehurst Creative Management « Absolument. C’est le cas notamment de photographies prises sous des
dictatures, ou des photographies du corps, de la sexualité, qui sont
faites dans des années de grande liberté sexuelle, au début du XXe
siècle ou dans les années 1960, qui aujourd’hui posent problème parce
que nous sommes dans une société qu’on dit politiquement correcte et
qui applique un certain nombre de critères qui n’étaient pas les
mêmes
dans les années 1970. Notre idée était de comprendre à la fois quelles
sont les lois qui s’appliquent à la photographie : il y en a beaucoup
et
elles sont complexes. Et puis de comprendre comment les photographies ont
été perçues ou réprimées à des moments de la société.
Secundo Pia, Le suaire de Turin, 1898, photo: Musée de l'ÉlyséeNous voulions
que ceux qui voient l’exposition réfléchissent à la photographie.
Nous
donnons des clés de compréhension : quand il y a controverse, on donne
les deux points de vue, on les explique, nous sommes neutres, de manière
à ce que le public se fasse une opinion, voire une conviction, mais qui
n’est pas une certitude. Derrière il y a évidemment une réflexion
permanente sur le droit de la photographie, des droits d’auteur, sur
l’appropriation d’une photographie dans l’art contemporain. Mais
c’est aussi une réflexion sur la représentation dans les sociétés.
Cette question est millénaire, elle commence en Grèce au IVe siècle
avant Jésus-Christ, elle traverse la fin de l’époque romaine, la
Renaissance… »
Donc les controverses ne sont pas nées avec la photographie, elles sont nées avec l’image et la représentation…
Lewis Hine, Trois riveurs, Empire State Building, 1931, photo: Musée de l'Élysée « Exactement. Il y a toujours une controverse autour de la question de la
représentation ou en tout cas une volonté de contrôler les images, leur
sens. C’est donc une lecture très politique de la question de la
représentation. La photographie a concentré toutes les questions qui se
sont posées avant à une échelle immense. »
J’aimerais m’attarder sur une photographie en particulier et j’aimerais que vous m’expliquiez sa présence. Il s’agit de celle du mime Charles Deburau, fils du mime Jean-Gaspar Deburau il se trouve en outre qu’il était franco-tchèque d’origine. Pourquoi cette photographie de Deburau a-t-elle été sujette à controverse ?
Nadar et Adrien Tournachon, le Mime Deburau en Pierrot : La surprise, 1854-55, photo: Musée de l'Élysée « C’est une des premières photographies à avoir donné lieu à un
procès qui a révélé beaucoup de choses. C’est un procès que Nadar
aîné a fait à son frère Adrien Tournachon. C’était au début des
années 1850, le frère aîné Nadar veut aider son petit frère et
l’introduit dans la photographie. Le petit frère a beaucoup de succès
et au lieu de se désigner comme Tournachon, il se fait appeler Nadar
jeune. Il capte la clientèle et la célébrité de son frère aîné.
Celui-ci fera un procès pour faire reconnaître son droit, non seulement
sur les images qu’il fait, mais sur son statut de photographe. Ce
premier
procès révèle ce qui va devenir dix ans plus tard fondamental dans la
photographie, c’est-à-dire le droit d’auteur et la reconnaissance du
fait que celui qui fait une photographie fait une œuvre d’art et à ce
titre-là, la reconnaissance de tous les droits intellectuels
qu’obtiendrait un musicien, un peintre ou un écrivain. Donc cette
photographie est très intéressante car c’est une des premières pour
laquelle nous avons les minutes du procès. En outre, il ya un
développement de toute la problématique par les avocats. Il est
intéressant de voir quels sont les arguments qui sont déjà les mêmes
que ceux qu’on défend aujourd’hui. »
Quand on pense aux controverses, aux interdits, on pense évidemment à la censure. On pourrait se dire qu’ici, il y a beaucoup de photographies exposées mais qu’il y a peut-être absentes. Y a-t-il des photographies qu’on ne peut pas montrer dans le cadre d’une exposition telle que celle-ci ?
Marc Garanger, Le portrait de Cherid Barkaoun, Algérie, 1960 « Bien sûr, il y a deux cas. Il y a des photos pour lesquelles nous
n’avons pas obtenu les droits parce que le photographe ou les
ayants-droits ont refusé : il y a une dizaine de cas. Et puis il y a des
photographies qui tombent sous le coup de la loi aujourd’hui. La
question
est à double sens : peut-on tout montrer ? Techniquement, oui, mais on ne
peut pas tout montrer car il y a un certain nombre de lois qui interdisent
un certain nombre de représentations dans certaines conditions. Mais ce
que nous avons voulu montrer avec cette exposition, c’est que la loi ne
dit pas : on peut prendre une photographie avec du bleu, mais le jaune est
permis, mais on interprète une image. Un tribunal interprète une image
dans un lieu donné et six mois après ou 1000 km plus loin un autre
tribunal peut interpréter l’image dans un tout autre sens. Dans cette
exposition, il y a beaucoup de cas de procès où l’on voit que les
premiers procès sont perdus avant d’être gagnés en appel, avec des
arguments qui convainquent le jury et le tribunal. La représentation est
donc quelque chose de très complexe.
Annelies Štrba, Sonia dans son bain, 1985, photo: Galerie Anton Meier
Il y a des choses très simples comme
par rapport aux droits d’auteurs, mais par rapport à la représentation
les choses naissent d’une interprétation. Si vous êtes dans une
société qui interprète la sexualité de manière extrêmement libre,
logiquement vous avez des jugements de tribunaux plus ouverts ou pas de
procès du tout, si vous avez une société plutôt répressive, vous avez
immédiatement une censure. Notre idée était de montrer qu’une
photographie, elle fait l’objet d’une interprétation du public, de
vous-même, de moi ou d’un juge ou d’un procureur. »
Christian Pirker, vous êtes avocat et historien de l’art, comment vous êtes-vous retrouvé à participer à ce projet qui est livre et une exposition ?
« C’est avec Daniel Girardin qui est un ami. Nous étions à une conférence sur la photographie. C’est là que ce projet a connu ses premiers balbutiements. Initialement, nous voulions faire une exposition uniquement avec des images qui ont fait l’objet de procès. »
Est-ce que c’est quelque chose avec quoi vous avez été confronté dans votre pratique d’avocat ?
Frank Fournier, Omayra Sánchez, Amero, Colombie, 1985, photo: Contact Press Images « Oui, j’ai été ponctuellement confronté à cela. C’est ce qui
vraisemblablement est une des raisons de l’idée. Peut-être aussi celle
de commencer une petite collection dans ce domaine. On s’est par la
suite
rendu compte que les procès arrivent rarement à terme et de nombreux
problèmes ne sont pas nécessairement liés à un procès, je pense
notamment aux problèmes éthiques, de photojournalisme et autres. Nous
avons donc décidé d’étendre le sujet à tout ce qui éthique
également, et pas seulement juridique. »
Vous balayez une large période : vous commencez aux débuts de la photographie au XIXe siècle jusqu’à une période très récente…
Hippolyte Bayard, Autoportrait en noyé, 1840, photo: Société française de photographie, Paris « L’idée était de présenter une histoire éthique et juridique de la
photographie, c’est pour cela qu’on commence avec Hippolyte Baillard,
c’est la naissance de la photographie, jusqu’à l’art contemporain
avec des controverses qui datent d’il y a à peine quelques années. »
Cette exposition, Controverses, a-t-elle été elle-même sujette à controverse ?
« Pas à ma connaissance, parce que précisément l’objectif n’était pas de faire une controverse mais d’en présenter de manière la plus neutre possible, afin que chacun se fasse sa propre opinion sur les images. »
Peut-on dire qu’il existe des faux en photographie comme en peinture par exemple ?
Buzz Aldrin sur la Lune, photo: NASA « Je pense que le faux par opposition au vrai dans la photographie doit
s’interpréter à plusieurs niveaux. Il y a d’abord le faux au niveau
du message véhiculé : on peut penser à la propagande, à des mises en
scène. Il y a ensuite le faux de la retouche et du photomontage. Enfin,
il
y a le faux lorsque ce n’est pas une œuvre autographe, que ce n’est
pas la bonne signature, et même dans ce cadre-là, il y a une variété
de
faux possibles. On peut en effet imaginer une photo d’un tiers qu’on
attribue faussement. Mais on peut ensuite imaginer qu’il s’agit d’un
tirage moderne fait avec le négatif fait de la main de l’auteur mais
juridiquement, cela peut être considéré comme un faux car cela n’a
pas
été fait ou approuvé par l’auteur. La conception du faux est beaucoup
plus complexe qu’elle n’en a l’air. »





