« Ce que nous cherchons à voir avec une caméra, nous ne le verrons jamais »

Chef opératrice pour une quarantaine de films français, notamment pour ceux de la réalisatrice Claire Denis, Agnès Godard a donné, en printemps dernier, des master-class aux étudiants de l’école de cinéma de Prague, la FAMU. Rencontre avec une directrice de la photographie réputée pour la sensualité particulière de ses images, pour qui les visages des acteurs sont des « paysages mystérieux », dont le secret est une source inépuisable pour les cinéastes.

Agnès Godard, photo: Site officiel de l'Institut français de PragueAgnès Godard, photo: Site officiel de l'Institut français de Prague Agnès Godard, vous êtes venue à Prague dans cadre des journées des directeurs de la photographie, pour donner, entre autres, des master-class à la FAMU, l’école pragoise du cinéma, et aussi à l’Institut français. Est-ce votre première visite en République tchèque ?

« Non, c’est la deuxième. La première a eu lieu il y a très longtemps, il y a vingt-sept ans. Je suis venue ici en tant que technicienne, j’étais cadreuse sur le tournage d’un long métrage anglais. L’équipe image était française, dans le cadre d’une coproduction. J’ai passé une partie de l’hiver 1990 ici. J’avais gardé le souvenir d’une ville évidemment différente, mais j’ai retrouvé les rues que j’avais parcourues. Je suis très contente d’être revenue. »

De quelle manière avez-vous menée les master-class, comment avez-vous travaillé ?

« J’ai travaillé sur une proposition de la FAMU, qui avait prévu une après-midi, qui s’est un peu éternisée car on avait envie d’aller plus loin. C’était un exercice de mise en images d’une séquence de film. La séquence en question est une adaptation d’une nouvelle de Kundera, dont j’ai appris après qu’il avait été fait un film, je crois en 1964 ou 1965. C’était très passionnant. C’était donc des travaux pratiques, il y avait une caméra, on avait un lieu, des acteurs et donc un groupe d’étudiants. On s’est plus intéressé au découpage : comment mettre en image cette séquence pour être fidèle à ce qu’elle proposait comme fond, comme propos. C’était vraiment très intéressant. Donc on a plus travaillé sur cela, la mise en image, la place de la caméra, comment on fait les plans, qu’est-ce qu’on montre, qu’est-ce qu’on laisse hors champ, pour pouvoir rendre compte de cette séquence. Elle se passe dans un café, et raconte une histoire un peu absurde de rencontre manquée ou escamotée, voulue ou non voulue. »

La mise en image raconte aussi l’histoire

« C’est vraiment passionnant. Passionnant parce qu’au fur et à mesure qu’on lisait la scène avec les dialogues, je me suis vraiment rendue compte que c’était une écriture incroyablement construite, presque mathématiquement. Au fond, pour rendre compte que c’était basé sur quelque chose d’absurde, le passage à trouver pour chaque plan était très étroit. Donc c’était d’une richesse incroyable, d’une très grande exigence. Ce qui tombait bien, parce que finalement, c’est exactement cela, trouver la cinématographie d’un film : faire que la mise en image participe à la narration, raconte aussi l’histoire, c’est vraiment cela, le cinéma. A la toute fin de la journée, on nous a montré l’extrait du film tourné en 1964 ou 1965. C’était assez drôle, parce qu’en suivant le plus attentivement possible le contenu de cette séquence, on a retrouvé des choses. Il y avait des choses communes, une analyse du texte qui nous a conduits à une facture un peu identique. »

 « C’était une expérience intéressante pour moi, parce qu’en plus, je ne parle pas tchèque, mais je me suis dit que cette scène est très représentative d’une manière de voir le monde, donc d’un mode de pensée, donc probablement d’un mode d’émission de pensée, qui passe aussi par le langage. Quelqu’un m’a dit hier soir : ‘la langue tchèque est une langue très sharp’ (NDLR : ‘tranchante’, en anglais’). J’étais contente parce que j’avais vraiment l’impression qu’on avait eu affaire à cela. »

Votre collaboration avec la réalisatrice Claire Denis date du début des années 1990. Elle était venue à Prague à l’automne dernier, pour donner aussi une master-class sur son film Les Salauds. C’est le premier film que vous avez tournées ensemble en numérique.

« C’est bien cela. C’est le premier film que Claire a tourné en numérique. Moi j’avais déjà commencé sur d’autres films avec d’autres metteurs en scène, mais pour elle c’était le premier. Le numérique est arrivé très vite, je n’avais pas un sentiment très amical à son égard au début. Je n’aimais pas tellement la texture des images, comparée à celle de l’argentique. D’une part, le numérique a beaucoup progressé, et d’autre part je me suis dit que c’était une position un peu stérile et qu’il fallait être de son temps. Surtout, il était intéressant de considérer que le numérique était une autre proposition, et qu’il n’était probablement pas intéressant d’essayer d’en faire quelque chose qui ressemblerait à l’argentique, mais qu’il fallait plutôt le prendre pour tel, c’est-à-dire autre.

« Le numérique est un changement technique qui ne concerne pas seulement l’image. Je pense que le geste n’est pas tout à fait le même. »
Donc, un terrain à investiguer, une recherche à faire. On n’est qu’au début. Peut-être que je parle pour moi, mais c’est comme cela que je le ressens. Il y quand même toujours une tentation de regarder comment c’était avant. Je crois qu’on n’avait pas fini d’investiguer l’argentique. Je pense que vraiment c’est un changement technique qui ne concerne pas seulement l’image. Je pense que le geste n’est pas tout à fait le même. Les films changent, le cinéma évolue, comme toute nouvelle technologie entraîne des changements, une adaptation. C’est la porte ouverte à l’investigation. »

La vie rêvée des anges

Vous avez collaboré avec une pléiade de réalisateurs renommés. Dans votre filmographie, La vie rêvée des anges, d’Erick Zonca m’intéresse particulièrement. Il m’avait beaucoup marqué. Quels souvenirs avez-vous gardés de ce tournage ?

 « J’ai gardé un souvenir assez dense. D’abord c’était premier long métrage, Erick Zonca n’avait fait que des courts-métrages avant. Un souvenir assez dense parce qu’on a tourné en hiver, dans le nord de la France. C’était le lieu parfaitement adéquat pour l’histoire de ce film. Il y avait ces deux jeunes actrices qui avaient l’énergie de leur jeunesse. On a beaucoup tourné, le premier bout-à-bout faisait deux fois le temps du film. C’était beaucoup d’échanges avec Erick Zonca. Il a fallu un peu de temps pour que l’on trouve comment travailler ensemble. Moi j’essayais de poser des questions, de communiquer avec lui pour être sûre de comprendre ce qu’il voulait traduire pour pouvoir le traduire avec la caméra. Il était très occupé, très investi, concentré sur le jeu des actrices. Il y avait de longues scènes de dialogue. C’était un peu comme deux pôles, il a fallu du temps pour qu’ils se réunissent. Au fond, cela a très bien fonctionné. C’était génial, parce que ce film a eu une très belle histoire. Elles ont eu un prix à Cannes, le film a fait un grand nombre d’entrée. C’était formidable. »

J’ai récemment interrogé le réalisateur tchèque Petr Václav, qui vit en France, au sujet de son dernier film. On a beaucoup parlé de la facilité qu’ont certains acteurs, même les non-acteurs, avec la caméra. Quel est votre rapport à l’acteur en général ?

« Les acteurs n’ont pas tous la même manière d’être devant la caméra. Il y a des acteurs qui savent très bien où est la caméra et qui réussissent à être devant et à être pour elle. D’autres l’oublient, d'autres encore ne savent pas très bien... Cela traduit un rapport à soi-même. Pour moi, les visages, les corps, donc les acteurs, sont les paysages essentiels d’un film. Ils sont très changeants, riches et mystérieux. Il faut savoir les regarder. J’aurais plutôt tendance à avoir une approche précautionneuse, lente, pas du tout intrusive. D’une part pour me permettre de les regarder comme j’ai envie de les regarder avec la caméra, et pour qu’ils acceptent d’être regardés.

« Le rapport à la caméra traduit le rapport à soi-même »

Du reste je me rends compte, puisque les années ont passé et que je suis un peu plus âgée, avec La vie rêvée des anges que j’ai revu il n’y a pas très longtemps, je me rappelle que j’étais fascinée par ces jeunes filles qui étaient au début de leur vie. Je les ai revues bien longtemps après et je me suis rappelée de chaque instant de chaque plan, tout me revient, toutes les impressions que j’ai eues. Ces images d’elles qui restent, qui traversent le temps, je trouve que c’est un peu virtuellement fou, assez extraordinaire. C’est tout cela qui est grisant avec le cinéma. »