Culture sans frontières Avec Matthieu Darras, sur les films d’Europe centrale, le cinéma tchèque et les « envahisseurs » de Prague
Matthieu Darras est l’ancien directeur artistique du Festival du Film de Bratislava, il s’occupe de la programmation de plusieurs festivals en Europe. Et il était membre du jury de la section East of the West (A l’Est de l’Ouest) au 46e Festival du Film de Karlovy Vary.
Matthieu Darras, photo: Film Servis Festival Karlovy Vary
A l’heure où nous avons enregistré cette émission, le Festival de
Karlovy Vary est déjà terminé, mais pendant le festival, nous sommes
revenus, en compagnie de Matthieu Darras sur la spécificité de la section
East of the West, qui distingue Karlovy Vary d’autres festivals par la
promotion qu’il cherche à faire des films d’Europe centrale et de
l’Est.
'Generation P' « Cette section est spécifique à Karlovy Vary, car historiquement, ce
festival, avec celui de Moscou, était l’un des plus importants de
l’ancien bloc de l’Est. C’est là où tous les cinémas d’Europe
centrale et de l’Est se retrouvaient. Karlovy Vary a décidé de créer
cette section compétitive au milieu des années 1990 justement pour voir
ce qui se passait dans les anciens pays du bloc de l’Est. Pour moi, avant
même de donner à voir à des pays occidentaux de quels types de cinéma
il s’agit, je crois que l’un des enjeux importants, c’est que les
différents pays d’Europe centrale et de l’Est sachent ce qui se
passent chez leurs voisins. Parce qu’autant chaque pays regarde le
cinéma britannique, français etc., autant les Roumains ne regardent pas
le cinéma polonais. C’est peut-être le premier enjeu, avant de même de
le faire découvrir en Europe de l’Ouest. »
Cela veut dire en quelque sorte, créer une forme de communauté cinématographique par le fait que Karlovy Vary sert de plateforme, de lieu d’échange entre pays voisins ?
'Punk's Not Dead' « Au festival de Bratislava que j’ai programmé, j’avais fait une
section un peu similaire. C’est clair qu’il y a des correspondances
entre tous ces films. Beaucoup d’entre eux parlent des événements du
passé récent, car ils n’ont parfois pas pu en parler directement au
milieu des années 1990. De nombreux films reviennent ainsi sur les années
de transition après la chute du mur de Berlin, ou bien sur les vingt
dernières années de la période communiste. Il n’y a pas de communauté
dans le sens où ce sont des cinémas très différents : entre le cinéma
azéri et le cinéma polonais, il n’y a pas grand-chose en commun. Mais
il y a quand même le fait qu’ils ont tous vécu la période
communiste… Et c’est encore très prévalent 20-25 ans après. »
Vous avez endossé le rôle de membre du jury de la section East of the West, est-ce que vous vous imposez des règles pour juger les films ?
« Les critères peuvent varier un peu selon mes activités, selon que je suis programmateur ou membre du jury. Mais je pense qu’au final, pour moi, c’est les films qui me touchent beaucoup, me transportent, puis m’amènent à regarder le monde différemment… Ce n’est pas forcément innovant, car c’es très rare qu’un film en tant que tel soit une révolution. Dans le cadre de cette section, c’est assez particulier, car il n’y a qu’un prix sur douze films. On ne peut pas être équilibré, il faut faire des choix radicaux. »
Vous rappeliez que vous vous êtes en effet occupé de la programmation du Festival du film de Bratislava. Qu’avez-vous retiré de cette expérience ?
« Je travaille comme programmateur également pour d’autres festivals :
pour la Semaine de la critique à Cannes, pour le Festival de San
Sebastian. C’est très différent. J’aime bien travailler dans un
environnement étranger. C’était assez intéressant parce que le
Festival de Bratislava est assez important en termes de programmation : il
y avait plus de 200 films à programmer. Il y avait quelques collègues
pour m’aider mais toute la structure était de ma responsabilité,
qu’il s’agisse des relations avec les partenaires ou autres. C’est
vrai qu’en deux ans où j’ai dirigé le festival, j’ai beaucoup
appris. C’était une expérience enrichissante. »
De ce que vous savez, de ce que vous pouvez entendre ou lire, quelle est la connaissance du cinéma tchèque et slovaque en France ? Les gens continuent-ils à associer le cinéma tchèque uniquement à la Nouvelle vague des années soixante, ou y a-t-il une évolution ?
István Szabó, photo: Film Servis Festival Karlovy Vary « Ça dépend de quelles personnes on parle. Le président du Festival de
Karlovy Vary, le réalisateur hongrois Istvan Szabo était interviewé en
début de festival sur quel cinéma tchèque l’a marqué. Il a
évidemment cité cinq films qui datent tous des années 1960. Donc même
pour les cinéastes et les professionnels, il y a un attachement fort à
cette époque sans forcément savoir ce qui se fait depuis. C’est
difficile toutefois de dire comment en France on considère le cinéma
tchèque dans la mesure où moi-même je le connais bien… »
Justement, vous-même pensez-vous qu’il y a un renouveau du cinéma tchèque ? Après la révolution de velours, il y a eu la période Jan Svěrák, avec la sortie de Kolya et l’Oscar qui l’a récompensé… On pensait alors à une renaissance du cinéma tchèque, mais c’est vite retombé. Evidemment, il y a des exemples comme Bohdan Sláma dont les films ont été diffusés en France. Mais tout cela reste assez confidentiel. Mais n’y a-t-il pas ces derniers temps des cinéastes intéressants ?
« Si on me demandait des noms de cinéastes que j’apprécie,
évidemment, je mettrais sans doute des réalisateurs des années soixante.
Mais j’adore aussi les films de Bohdan Sláma, donc il y a des noms
aujourd’hui qui sont reconnus internationalement. Je pense qu’en
France, dans les milieux cinéphiles, il y a de grands fans de Jan
Švankmajer, encore plus qu’en République tchèque. J’ai vu cela
l’an dernier au Festival de Bratislava où j’avais programmé une
intégrale… Quand j’en ai parlé à mes amis en Europe, c’est ce qui
les excitait le plus. Il y a évidemment une différence de point de vue.
Quand je parle cinéma avec mes amis tchèques, ils me parlent tous de Jan
Hřebejk. Mais ils ont une vision tronquée, car il n’est pas du tout
connu à l’étranger, alors que Bohdan Sláma est plus connu hors des
frontières. Je pense que le cinéma tchèque a une sorte de dualité :
entre une capacité d’attirer des tournages étrangers en République
tchèque, avec des personnes très compétentes, ce qui génère des
revenus et perpétue le fait qu’il y ait de très bons techniciens et
professionnels, et puis, le cinéma tchèque d’un autre côté essaye de
s’adapter au cinéma américain. C’est une sorte de cinéma américain
adapté à la sauce tchèque qui peut marcher pour un public tchèque, mais
il circule très peu. Si on regarde dans les festivals, il y a beaucoup
moins de films tchèques que de films hongrois ou roumains. Il y a donc une
tendance, dont souffre aussi le cinéma polonais, de faire des films qui
marchent bien localement, mais qui sont formatés. J’en parlais avec des
Tchèques : les cinéastes devraient essayer de trouver ce qui fait leur
spécificité. Des films comme Kolya, il n’y en a pas eu beaucoup depuis
: c’est une histoire très spécifique mais à portée universelle. »
Vous faites partie du réseau Nisi Masa dont vous êtes l’un des fondateurs. Pourriez-vous rappeler brièvement de quoi il retourne ?
« C’est un réseau constitué par de jeunes cinéastes ou cinéphiles
partout en Europe. On a des associations dans 27 pays. L’idée est de
rassembler ces jeunes pour faire du cinéma ensemble que ce soit sous forme
d’ateliers, d’écriture de scénario, de réalisation de documentaires.
En République tchèque, notre association membre est le festival Fresh
Film Fest. »
Justement, l’été dernier, une équipe de cinéastes s’est retrouvée à Prague pour tourner un film autour du thème ‘Les nouveaux envahisseurs’. Qu’a donné ce projet ?
« C’est un projet qui fait partie d’une sorte de collection qui s’appelle ‘Visions de…’ et qu’on décline dans plusieurs villes. Ca avait commencé à Paris. Depuis, on est passé à Istanbul, Malmö et d’autres villes. Il y a toujours le même principe : de jeunes cinéastes étrangers qui découvrent la ville, décliné selon différentes thématiques. On s’est dit que pour Prague, ce serait intéressant de parler des envahisseurs. Il y a pas mal de types d’envahisseurs que ce soit les promoteurs immobiliers qui changent le visage de la ville, que ce soit les touristes, les expatriés. Je me souviens que quand on a pensé à ce thème, l’association tchèque n’était pas très contente parce qu’ils voulaient qu’on donne une image plus positive de Prague, mais ils ont fini par trouver ça intéressant. Pendant une semaine, donc, une quinzaine de cinéastes ont circulé dans Prague et ont fait cinq films. Cinq documentaires courts qui sont désormais visibles sur Internet. »





