Culture sans frontières Alfred Kubin ou le cauchemar éveillé
Alfred Kubin (1877-1959) n’est pas « né avec le siècle » selon la formule consacrée, mais il est bien né avec la fin de son siècle, dans l’atmosphère si particulière de la fin des années 1800, cette fameuse « fin de siècle » - une expression fourre-tout mais bien commode où l’on peut indifféremment retrouver la psychanalyse, l’Art nouveau, les débuts de l’automobile ou du cinématographe, les suffragettes, les corsets de ces dames et les hauts de forme de ces messieurs.
Alfred Kubin
C’est dans ce chaos entre tradition et modernisme que voit le jour, en
1877, Alfred Kubin, dans une ville du nord de la Bohême, Litomerice,
qu’on appelait alors encore Leitmeritz, dans l’empire austro-hongrois.
Il s’inscrit ainsi dans la longue liste d’artistes autrichiens nés
sur
le territoire de l’actuelle République tchèque. D’ailleurs, son nom
de famille est bel et bien à consonance tchèque. Fils d’un officier
géomètre toujours sur les routes, marqué par le décès de sa mère à
dix ans, de faible constitution, il grandit dans un monde de solitude et
de marginalité, accentué par les violences de son père. Après une
tentative de suicide, il s’engage dans l’armée où, victime d’un
délire, il finit par être réformé. C’est alors qu’il s’inscrit
dans une académie de dessin à Munich et commence à découvrir des
artistes qui bouleversent son existence.
L'Épouvante, 1901
L’art allemand et autrichien suscite traditionnellement peu
d’intérêt en France, presque comme s’il n’existait pas. Mais les
temps changent peu à peu, et la découverte des expressionnistes
autrichiens comme Schiele est d’ailleurs très récente… Exposer
Alfred
Kubin et ses chimères était donc un pari pour le Musée d’art moderne
de la ville de Paris, comme l’explique par la commissaire de
l’exposition, Dominique Gagneux :
Clair du lune, 1902« C’est une œuvre à découvrir, mais aussi un artiste, une
personnalité d’artiste à découvrir, tout autant que ses dessins.
Première remarque : c’est un dessinateur. Il a commencé à dessiner à
la fin du XIXe siècle, dans les années 1898-1899. Il va avoir une
première période, qui va durer peu de temps, puisqu’elle va
s’achever
en 1904-05, au cours de laquelle, pris d’une véritable frénésie
créatrice, il va faire des centaines de dessins, qui représentent ses
pulsions, ses rêves et ses angoisses. Il va pour cela utiliser la plume
et
l’encre de Chine –donc des œuvres en noir et blanc – et un papier
qui était celui qu’il récupérait de son père qui travaillait au
cadastre. Ce sont donc des feuilles de papier du cadastre autrichien au
revers desquelles il a dessiné ces images absolument étonnantes et
fascinantes. »
La Peste, 1903-1904
Alfred Kubin s’inscrit dans une tradition d’artistes dont les œuvres
relèvent du monde fantastique, où le morbide le dispute au grimaçant,
où le monstrueux côtoie l’étrange. Jérôme Bosch, Odilon Redon,
Arnold Böcklin, connus ou moins connus, ces noms sont à mettre côte à
côte avec celui de Kubin. Impossible donc de ne pas le rapprocher aussi
d’un autre de ses contemporains, lui aussi à l’ « âme tourmentée »
dira-t-on pour faire court…et lui aussi artiste de langue allemande,
mais originaire de Bohême. Franz Kafka. Les deux hommes se rencontrent à
l’automne 1911, mais de cette rencontre, ce qu’en retient l’auteur
du Château, ce ne sont guère que les conversations de deux
hypochondriaques… Dominique Gagneux :
Le Gardien, vers 1902-1903« Il a bel et bien rencontré Kafka. Ce n’est peut-être pas
l’auteur
avec lequel il a été lié de la manière la plus affective. Il
n’empêche que Kafka s’est inspiré du roman rédigé par Kubin et
publié en 1909, qui s’appelle L’Autre Côté. Ça aussi c’est un
aspect très intéressant de l’œuvre de Kubin : il avait été
contacté
pour réaliser les illustrations du roman fantastique en gestation à
l’époque, de Gustav Meyrink, Le Golem, et dont l’action se passe dans
le ghetto de Prague. Kubin a commencé à réaliser ses illustrations, il
attendait que Meyrink lui fournisse le texte qui avait du mal à venir. Du
coup, Kubin s’est dit qu’il allait écrire lui-même un roman
fantastique, qu’il a rédigé très rapidement et pour lequel il a
récupéré les illustrations prévues pour le Golem. Son ouvrage a eu un
succès phénoménal. Il a dessiné le Golem selon la description qu’en
fait Meyrink au début. Ensuite on le retrouve dans L’autre côté,
représentant une race d’hommes, les hommes aux yeux bleus. »
L'Homme-chat, 1930
Il est presque stupéfiant de voir combien ce tournant du siècle a été
un concentré de névroses et de malaises qui ont fait parvenir jusqu’à
nous l’image d’artistes souffrant dans leur être et l’idée d’une
grande fragilité d’une société qui, par ailleurs, donnait à voir
tous
les atours de la stabilité. Or, ce sont finalement des artistes comme
Kubin qui sont des « thermomètres » de la société. Et la guerre de
14-18 et l’effondrement d’un ordre qui paraissait immuable leur
donneront raison. Dominique Gagneux :
Le fin de la guerre, 1920« C’est vrai qu’il baigne dans ce climat, cet atmosphère
déliquescente de l’Europe de la fin du XIXe siècle. C’est vrai
qu’il a aussi été frappé par les eaux-fortes de Max Klinger, il aime
beaucoup von Stück, il regarde donc absolument du côté des symbolistes.
Il prend ses racines dans cet univers, à la fois pictural mais aussi
littéraire. L’importance du rêve a déjà été beaucoup dégagée,
dès la deuxième moitié du XIXe siècle avec beaucoup d’études
publiées. Kubin s’inscrit aussi dans une veine romantique qui met aussi
en avant le fantastique et le rêve. Et puis il y a bien sûr la
psychanalyse naissante. Kubin était très au fait des études
psychanalytiques. »
Si Kubin a dessiné toute sa vie, son œuvre apparaît comme dégageant une force et une expressivité en dents de scie, avec un net pic, justement au tournant du siècle. Dominique Gagneux évoque les thèmes récurrents abordés par Alfred Kubin :
Devant les marches, 1900-1903« En fait c’est très complexe, mais en tout cas, on retrouve la
mort.
La mort sous toutes ses formes, sous la forme d’un squelette
généralement, sous la forme d’une femme aussi, très souvent. Il y a
une gravure qui représente ‘Le meilleur médecin’, où la mort a la
figure d’une femme qui ferme les yeux d’une autre femme allongée. Il
faut dire que Kubin avait été impressionné par la mort de sa mère. Il
a
eu toute une série de traumatismes dans sa jeunesse et dans son enfance,
qu’il a très bien racontés dans son autobiographie Ma vie, où il nous
donne quelques clés pour comprendre son œuvre – à condition que ces
clés ne soient pas de totales inventions, car Kubin joue beaucoup avec
les
notions psychanalytiques. Il a aussi beaucoup dessiné la campagne
environnante, mais aussi des sortes de turqueries, des œuvres inspirées
d’ouvrages qu’il avait lus quand il était enfant. Là aussi, c’est
une des composantes majeures de cette œuvre, la volonté de retranscrire
en permanence et jusqu’à la fin de sa vie les impressions qu’il a
eues
quand il était enfant. »
Le pôle nord, 1901
L’enfance – une des clés de la création de Kubin, une des clés de
sa compréhension aussi. L’enfance, c’est en effet ce territoire
sauvage dont parle le l’intitulé de l’exposition du Musée d’art
moderne : « souvenirs d’un pays moitié oublié ». Ce très beau titre
est en fait tiré du nom d’un essai rédigé par Alfred Kubin sur son
inspiration créatrice, et qui faisait référence à un ouvrage sur la
Dalmatie qu’il avait reçu, enfant, et qui l’avait profondément
marqué. Mais chez Kubin, l’enfance est aussi ce monde de souffrances
qui
l’a poursuivi, entre un père violent, une mère disparue trop tôt, des
belles-mères qui se sont succédées.
Alfred Kubin
La souffrance et les traumatismes ne sont toutefois pas la seule source
d’inspiration de Kubin, il sait aussi observer ce qui l’entoure et est
spontanément porté vers le surnaturel imaginé de certains mondes :
« Il s’est beaucoup promené dans les forêts de Bohême. Et il s’est beaucoup intéressé aux contes et légendes de cette région, qu’il a d’ailleurs illustrés. Il se rapproche justement beaucoup d’artistes de son époque dans cet intérêt qu’il a eu pour l’art populaire autant qu’il en a eu pour l’art des fous. Il disait que ces forêts étaient encore peuplées de lutins – ça lui plaisait bien, ce côté imagination et fantaisiste. »
Animal fabuleux, 1903-1904
Apolitique, hors du temps, Alfred Kubin apparaît comme retranché dans un
monde imaginaire clos, mais qui pourtant exprime un air du temps dont on
n’est pas sûr d’avoir toujours envie de le connaître. Car, tout
comme
il est difficile de décider d’aller s’étendre sur le divan d’un
psy, il n’est pas sûr que l’on ait envie de savoir combien le monde
qui nous entoure peut sécréter d’horreurs. Et le succès que Kubin
peut
avoir aujourd’hui ne peut que laisser songeur :
La maison des rats, 1903« Kubin est un artiste extrêmement moderne aujourd’hui, alors
qu’il
a cultivé cet anachronisme jusqu’à la fin de sa vie. C’est-à-dire
qu’en 1959, il dessine des Napoléon, des généraux de l’armée
austro-hongroise. Et en même temps, aujourd’hui, il a été
redécouvert, ou découvert, ou en tout cas exploré par des artistes
comme Roland Topor. Et aujourd’hui, beaucoup de jeunes artistes
s’intéressent à Kubin. Même ne le connaissant pas, ils le découvrent
dans l’exposition et font des rapprochements avec des dessinateurs de BD
notamment. Il plaît beaucoup. Déjà au public qui a un certain œil, qui
a l’habitude de voir des expositions. Aux collectionneurs aussi. Même
si
Kubin n’est pas connu d’eux, il y a des résonances immédiates. Je
pense qu’il y a deux façons d’aborder Kubin. La première, peut-être
une manière un peu plus intellectuelle, qui est celle de le replacer dans
ce contexte ‘fin de siècle’, autrichien, dans ses rapports avec le
symbolisme, avec des artistes allemands, de la Renaissance ou les
romantiques. Et puis, il y a une façon peut-être un peu plus impulsive,
pourrait-on dire : des visiteurs m’ont dit : ‘j’ai ces
cauchemars-là, je comprends, c’est un univers dans lequel je rentre
tout
de suite’. »
L’exposition s’achèvera le 13 janvier 2008.











