70 ans après l’émigration de l’écrivain Jan Čep, sa petite-fille présente à Prague une pièce de théâtre

Le week-end dernier s’est achevé à Prague le festival du théâtre français Mange ta grenouille, avec une avant-dernière pièce intitulée Pourtant personne n’est mort. Un texte que l’on doit à une jeune auteure française, Laureline Le Bris-Cep, qui se trouve être la petite-fille de l’écrivain et traducteur tchèque, Jan Čep, qui a fui la Tchécoslovaquie pour la France en 1948. Pour la petite histoire, sa propre fille Claire Le Bris-Cep, et donc la mère de Laureline, avait remporté un concours de Radio Prague en 2008, l’occasion pour nous d’évoquer la mémoire et le travail de Jan Cep (http://radio.cz/fr/rubrique/literature/jan-cep-un-ecrivain-entre-langoisse-et-lemerveillement-1ere-partie et http://radio.cz/fr/rubrique/literature/jan-cep-un-ecrivain-entre-langoisse-et-lemerveillement-iie-partie). Avec Laureline Le Bris-Cep, nous avons évoqué sa pièce, son lien à la Tchéquie mais aussi les scènes théâtrales tchèque et française.

Laureline Le Bris-Cep, photo: Festival Mange ta grenouilleLaureline Le Bris-Cep, photo: Festival Mange ta grenouille Laureline Le Bris-Cep, vous êtes à Prague dans le cadre du festival Mange ta grenouille et vous présentez une pièce qui s’appelle Pourtant personne n’est mort, de quoi parle cette pièce ?

 « C’est le premier texte que j’ai écrit. J’ai commencé à l’écrire car une personne de mon entourage était atteinte de dépression et disait souvent que ‘tant qu’on n’a pas connu cela, c’était difficile de comprendre’. Donc j’ai voulu exprimer ce que j’en comprenais, c’était aussi un geste d’amour. Cette pièce retrace le parcours d’un homme, on ne sait pas vraiment son âge, 50 voire 60 ans, qui vit seul. Il est isolé et a du mal à être connecté avec son présent. Il est souvent dans une nostalgie d’un passé heureux révolu, mais aussi une projection dans un futur indéterminé de temps meilleurs, mais incertain. Etant donné que durant l’été il ne part pas en vacances, car il est seul, il se dit qu’il va refaire chaque été une pièce de son appartement. Il se dit que quand il aura une jolie maison, il ira mieux, il pourra inviter une jolie femme et trouver l’amour. On le suit donc pendant trois ans. C’est quasiment un monologue sauf qu’il y a des apparitions de jeunes femmes, à la fois des fantasmes qui potentiellement pourraient venir chez lui une fois l’appartement fini, mais aussi des réminiscences d’amours d’adolescent ratées dont il est nostalgique, encore une fois. »

C’est un acteur du Théâtre national, David Prachař, qui interprète ce rôle. C‘est une grande reconnaissance pour une jeune auteure comme vous d’avoir un grand comédien aux manettes…

David Prachař, photo: Petr Novák, CC BY-SA 3.0David Prachař, photo: Petr Novák, CC BY-SA 3.0 « Oui, je suis très fière et en même temps c’est très impressionnant et intimidant. J’ai hâte de voir comment ça va résonner avec la langue tchèque. C’est un rôle presque clownesque parce que même si ça parle de quelque chose de lourd, pour moi il y a beaucoup d’humour. Ce personnage a beaucoup d’autodérision. Il y a pleins de petites choses assez fines d’humour à distiller et en même temps, il y a une vraie rage, une vraie colère. Je suis très contente que ce soit un comédien de son expérience. »

Vous parliez de la langue tchèque. Vous êtes la petite-fille de l'écrivain et traducteur Jan Čep. Cela fait exactement 70 ans cette année que votre grand-père a immigré, et vous, sa petite fille, vous présentez une pièce de théâtre, cette année, en 2018, c’est incroyable non ?

 « Oui je trouve ça assez. Je ne l’ai pas connu, c’est plutôt ma mère qui m’a raconté sa vie, son parcours. Le symbole est beau : il a dû fuir Prague pour continuer à écrire. Il était catholique, or sous le régime communiste, c’était compliqué donc il a dû fuir pour poursuivre sa vie d’écrivain. Et aujourd’hui moi je viens présenter mon texte. »

Quelle est votre rapport à la République tchèque ? C’est la deuxième fois que vous venez ici, quelle est votre rapport à la culture tchèque, est-ce qu’elle vous a été transmise par votre mère ?

 « Ma mère m’a souvent parlé de ses voyages, elle vient régulièrement, entre les années 1960 et aujourd’hui. Donc elle a suivi l’évolution de la Tchécoslovaquie. C’est une culture que je ne connais pas très bien même s’il y a des bribes autour de moi. Je trouve ça super de pouvoir rencontrer des jeunes auteurs et metteurs en scène et de découvrir, dans le cadre du festival, la ville autrement par le prisme d’une culture émergente, c’est très intéressant. On voit vraiment la ville autrement qu’en touriste, ça n’a rien à voir. »

Vous connaissez un peu la scène théâtrale ici ?

 « Le théâtre ici, c’est vraiment en général des équipes permanentes qui ont l’habitude de travailler ensemble. Les auteurs et les metteurs en scène travaillent au sein des théâtres, il n’y a pas forcément de compagnies, ou de manière plus underground disons, des compagnies qui travaillent et qui essaient de présenter des projets à des à lieux. Ça ne se fait pas tout à fait de la manière en France. En France justement, je dirige aussi une compagnie, un collectif qui s’appelle le Grand cerf bleu avec Gabriel et Jean-Baptiste Tur. Pour le coup, nous on monte nos projets, on cherche des productions, on écrit le texte et en suite on essaye de le diffuser en cherchant des lieux pour pouvoir faire des tournées. Ce sont donc des systèmes totalement différents. J’ai appris que dans les théâtres tchèques il y avait des dramaturges, comme en Allemagne, qui venaient travailler avec les équipes de scénographes, de metteurs en scène. Le métier de dramaturge en tant que tel dans les lieux est un peu flou. »

Comment avez-vous été sélectionnée dans ce festival, qui dure depuis quatre ans ?

 « J’avais vu un appel à projet via les réseaux sociaux et que ça se passait à Prague. J’ai donc envoyé mon texte, Pourtant personne n’est mort, en me disant que ça serait fou que ça marche. J’avais précisé dans un mail que j’avais des origines tchèques, mais c’était lu de manière anonyme. J’ai eu l’occasion d’en parler après avec les organisateurs, une fois sélectionnée. »

Le festival Mange ta grenouille a un petit têtard qui vient de naître puisqu’il y a eu au printemps un festival de théâtre tchèque à Arcueil, vous avez eu l’occasion d’y aller ?

 « Non, j’étais en création, je n’étais pas à Paris, malheureusement. Mais je crois qu’il y aura une deuxième édition en septembre 2019, donc j’irai voir. Mange ta grenouille est un super festival. Ce matin, avec les autres auteurs sélectionnés et deux autrices tchèques, on a fait un atelier de rencontres de quatre heures où on a écrit, en improvisant à partir d’une photo qui représentait le monument de Staline à Letná, détruit en 1962. Tchèques et Français, sans forcément se comprendre, on a écrit autour de cette photo. On s’est rendu compte après qu’il y avait une très bonne communication invisible entre nous sur l’héritage. On a travaillé aussi sur la peur, ce que ça nous évoque à nous Français et aux Tchèques, car bien sûr ce ne sont absolument pas les même enjeux. Et cette rencontre, via l’écriture, était très intéressante.