Les Tchèques célèbres et moins célèbres Zdena Mašínová : une victime des années 1950
L’objectif du projet international de recherches la Mémoire du peuple (Paměť národa), coordonné par l’association civique Post Bellum, est de contacter les témoins d’événements importants qui se sont déroulés au XXe siècle, de rassembler des photos, textes, films documentaires et enregistrements. Dans le cadre du projet « La mémoire du peuple », qui coopère étroitement avec l’Institut d’étude des régimes totalitaire et la Radio tchèque, j’ai choisi pour notre émission d’aujourd’hui l’histoire de Zdena Mašínová, fille du brigadier général Josef Mašín.
Josef Mašín
Officier de l’armée tchécoslovaque et héros de la résistance
antinazie, Josef Mašín a été exécuté le 30 juin 1942 au cours de la terreur qui
a suivi l’attentat contre le protecteur du Reich Reinhard Heydrich. Ses
fils Ctirad et Josef Mašín ont par la suite été membres d’une
organisation de résistance dont l’objectif était de lutter contre le
régime communiste après le coup d’Etat de 1948. Voyant les
développements négatifs de la situation politique, ils ont décidé en
1953, de passer la frontière et d’émigrer à l’ouest. Dans leur
fuite, ils ont mortellement blessé six personnes qui tentaient de leur
bloquer le passage. Le régime communiste les a inculpés de meurtre, de
tentative de meurtre, de sabotage, de vol du patrimoine national,
d’espionnage et de haute trahison. Leur sœur, Zdena Mašínová, née le
7 novembre 1933 à Prague, est restée pendant toutes ces années en
Tchécoslovaquie et vit actuellement à Olomouc.
Les frères Josef et Ctirad Mašín avec leur sœur Zdena et la grand-mère Emma Nováková et la mère Zdena Mašínová
Sa mère venait d’une famille bourgeoise d’entrepreneur très patriote
et son père d’une famille de riche fermier, également patriote. Sa
famille attendait de lui, en tant que dernier descendant, à ce qu’il
continue à suivre la tradition familiale. Mais il comme il se rendait
compte que la Tchécoslovaquie avait besoin d’une armée forte et de
qualité, il est devenu militaire de carrière. Les deux se sont connus en
1929 à Olomouc où Josef Mašín siégeait avec sa garnison. Ils se sont
mariés, mais l’heureux mariage ne dura que neuf ans, c'est-à-dire
jusqu’aux accords de Munich en 1938. Josef Mašín décide alors, avec
l’accord de son épouse, de rejoindre la résistance, ce qui a eu plus
tard des conséquences pour toute la famille.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’épouse de Josef Mašín a été séquestrée par les nazis mais ses trois enfants ont échappé à la déportation et aux internements.
Zdena Mašínová, photo: PostBellum
La cadette de la famille, Zdena Mašínová, témoin de l’époque,
évoque ses souvenirs pour Radio Prague.
« C’est notre grand-mère maternelle qui nous a sauvé de la Gestapo et d’un transfert forcé au Reich. Elle parlait très bien l’allemand et elle a persuadé la Gestapo qu’elle allait nous éduquer dans l’esprit germanique. Elle était consciente que mes frères auraient subi une rééducation et moi, qui était physiquement handicapée, j’aurais terminé ma vie dans une chambre à gaz, comme tant d’autres enfants. Elle nous a gardés auprès d’elle jusqu’au retour de ma mère qui a été emprisonnée dans la prison de Pankrác, puis déportée dans le camp de concentration de Terezín. Dans la prison de Pankrác, elle partageait sa cellule avec Milada Horáková (femme politique tchèque, exécutée le 27 juin 1950, ndlr), qu’elle soignait après les interrogatoires difficiles qu’elle subissait. Après la guerre ma mère a refusé de croire à l’exécution de mon père car jusqu’à fin 1946 où elle recevait des messages, disant qu’on avait vu son mari dans les groupes de maquisards qui combattaient jusqu’aux derniers jours de la guerre en Slovaquie de l’Est, elle espérait qu’il reviendrait un jour. Ses espoirs étaient vains. Par la suite, entre 1945 à 1948 elle a été très engagée dans la vie publique. »
Ctirad et Josef Mašín avec Milan Paumer
Après la guerre, la situation politique en Tchécoslovaquie change
radicalement. Les officiers qui revenaient du front de l’Ouest et de
l’Est faisaient entendre qu’ils pensaient quitter le pays le plus tôt
possible. Effectivement après le coup d’Etat de 1948 beaucoup d’entre
eux ont émigré. A l’époque les frères Mašín, qui terminaient leurs
études au lycée, étaient en contact avec les combattants de la Deuxième
Guerre mondiale et s’attendaient à ce que des rangs de ces officiers et
militaires se créent une résistance contre la nouvelle situation
politique. Mais ces derniers, épuisés par les souffrances de la guerre
n’avaient plus la force de lutter ou voyaient plutôt l’inutilité
d’une lutte perdue d’avance. Finalement à l’aide du frère de leur
mère,
Ctibor Novák, photo: ABS
Ctibor Novák et de son collègue, un officier diplomate au Congo
belge après 1945, les frères Mašín créent une organisation de
résistance. Il est à noter que Ctibor Novák était officier et qu’il
avait travaillé dans les services de renseignements. L’organisation
prenait en exemple le groupe de résistance antinazie que Balabán, Mašín
et Morávek avaient créée. Au début des années 1950, la situation
politique est telle que les frères sentent bien un danger réel et
décident en 1953 de quitter définitivement le pays. Leur sœur Zdena
Mašínová, qui à l’époque fait des études à l’Ecole supérieure
de santé, reste pourtant en Tchécoslovaquie. C’est elle-même qui
explique pourquoi elle n’est pas partie avec ses frères.
« Parce que comme je l’ai déjà dit, je suis née avec une
malformation physique et malheureusement mon état de santé ne me
permettait pas de partir avec mes frères. Si j’avais été en bonne
santé, j’aurais réagi comme eux. Mais j’ai été condamnée à vivre
en Tchécoslovaquie sous le régime communiste totalitaire. J’ai été
arrêtée après la fuite illégale de mes frères en 1953, à Olomouc où
j’habitais avec ma famille. Pendant plusieurs mois j’ai été mise en
isolement, j’ai subi des interrogatoires serrés et il faut dire que les
interrogateurs ne prenaient pas de gants. J’étais couchée sur un sol de
béton glacial, les yeux bandés, donc je ne voyais pas le visage de ceux
qui m’emmenaient aux interrogatoires. Puis il y avait ce froid
insupportable, leurs hurlements ! J’ai chassé cette période de mon
esprit pour pouvoir survivre. Après quelques mois ils m’ont relâchée.
Je n’arrivais pas à trouver du travail dans le secteur de la santé. On
m’a proposé un travail physique à Ostrava, puis dans l’agriculture,
que je ne pouvais pas effectuer à cause de mon état de santé. Finalement
j’ai réussi par hasard à trouver du travail comme laveuse de verre
industriel à l’Institut d’Etat pour contrôle des médicaments à
Prague. Je vivais avec ma grand-mère qui était très âgée et nous
étions surveillés par des agents de la police secrète (StB).»
Zdena Mašínová, photo: PostBellum
Zdena Mašínová a été poursuivie et persécutée, traquée comme une
bête jusqu’à la révolution de velours de 1989. On s’attendrait à ce
qu’elle ressente un soulagement, pourtant il n’en est rien.
Dans le cadre de la 20ème Session de la Fédération mondiale des anciens
combattants et du Conseil permanent pour les affaires européennes qui a eu
lieu les 18 et 20 mai 2006, le général Antonín Špaček a publiquement
déclaré qu’il était déplorable que les personnes qui l’ont
torturé, ainsi que ses collègues, et qui sont encore en vie, n’aient
pas été punies. Lorsque les anciens combattants torturés ont fait appel
à la justice, on leur a répondu : « Nous n’allons pas faire comme eux. » Ecoutons l’opinion de Madame Mašínová.
« Je comprends les sentiments de cet homme qui a publiquement manifesté son courage. Je perçois depuis la situation de façon identique. Lorsque les hommes politiques ont commencé à crier : ‘Nous ne sommes pas comme eux’ et les gens agitaient leurs clefs sur la place Venceslas, j’ai dit que c’était un grand ‘happy end’. Je dis toujours : tout crime exige châtiment or personne n’a été puni. C’est ce que je reproche aussi à Václav Havel et à tous les dissidents. Ce n’est pas ainsi que l’on gagne la guerre froide. Malheureusement cela marquera le développement de ce pays, ce que l’on voit d’ailleurs déjà aujourd’hui. La question se pose comment sortir de cette situation. »
Zdena Mašínová ne ressent pas de haine mais le dégoût et une interminable lassitude.





