Les Tchèques célèbres et moins célèbres « Le cosmos privé » de la documentariste Helena Třeštíková
« La banalité du quotidien est une chose extraordinaire », déclarait dans une récente émission culturelle de Radio Prague la réalisatrice française Anne Villacèque. Ces mots pourraient être ceux de la cinéaste tchèque Helena Třeštíková à qui nous consacrons la seconde partie de notre émission. Auteure de plus de cinquante documentaires, Helena Třeštíková, 62 ans, a sa spécialité : celle de suivre ses personnages sur une longue période, souvent pendant plusieurs dizaines d’années. C’est aussi le cas de la famille Kettner, une famille tchèque ordinaire que la réalisatrice connaît intimement et dont elle a filmé la vie de 1974 à 2011. Nous vous proposons de découvrir ce documentaire intitulé « Soukromý vesmír » (« Le cosmos privé »), ainsi que la méthode de travail d’Helena Třeštíková, une des meilleures documentaristes tchèques contemporaines.
Helena Třeštíková, photo: CTK
« Ce qui est sans doute le plus difficile mais aussi le plus intéressant
dans le travail du cinéaste, c’est de créer l’image de ce quotidien
que nous connaissons, sous telle ou telle forme, nous tous », dit Helena
Třeštíková. Dans ses précédents documentaires, très remarqués par
le public et la critique dans son pays comme à l’étranger, la
documentariste a dépeint des destins compliqués, dramatiques voire
tragiques des personnes en marge de la société : de Katka, une toxicomane
que pas même la maternité ne sauve de l’enfer de la drogue, de Marcela,
une mère divorcée en difficultés matérielles qui perd sa fille dans un
accident, ou encore de René, un délinquant suivi par la réalisatrice
pendant vingt ans, en prison et hors univers carcéral. A noter que ce
dernier film a valu à Helena Třeštíková le Prix Arte du meilleur
documentaire en 2008.
'Soukromý vesmír'
En ce début d’année, la réalisatrice revient avec un nouvel opus, qui
sort en salles le 26 janvier prochain et qui s’intitule « Soukromý
vesmír » (« Le cosmos privé »). Il s’agit là, pour changer, d’une
chronique de la vie d’une famille ordinaire, unie et heureuse. Tourné
sur une période de 37 ans, avec des personnes qu’elle connaît
intimement, « Soukromý vesmír » (« Le cosmos privé ») a pourtant
été, comme l’avoue la réalisatrice, le plus difficile de ses projets,
et ceci notamment du fait des difficultés de montage du matériel énorme,
tourné avec des équipes différentes et sur des supports et formats
différents.
Née en 1949 dans d’une famille pragoise instruite et cultivée, Helena Třeštíková a été attirée par les arts plastiques, le théâtre et le cinéma. L’histoire du film « Le cosmos privé » remonte à 1974, où Helena Třeštíková venait de terminer ses études à l’école supérieure de cinéma de Prague, la FAMU. Dans son premier court-métrage qui avait pour thème la maternité et la manière dont la naissance d’un enfant transforme la vie d’une femme, Helena Třeštíková filme son amie d’enfance, Jana, une jeune sociologue pragoise. Avec sa caméra, Helena Třeštíková suit l’accouchement du premier enfant de Jana, instant que la réalisatrice qualifiera, selon ses mots, comme l’« expérience cruciale » de sa vie de femme et de cinéaste. C’est, selon elle, cette expérience-là qui lui a donné l’envie de continuer de filmer cette famille. Helena Třeštíková :
'Soukromý vesmír'
« Comme la naissance de ce petit garçon, Honza, a motivé la poursuite
du tournage, c’est donc lui qui s’est imposé comme le personnage
central de ce futur film. J’avais le sentiment très fort que le film
devait être sur lui, qu’on devait le voir grandir, voir s’il allait
être heureux dans ce monde et ce qu’il allait faire de sa vie. »
De 1974 à 2011, Helena Třeštíková a donc filmé la vie de la famille Kettner. Durant des années de tournage sur d’autres films, elle s’est occupée de ses propres enfants qui, lorsqu’ils sont devenus adultes, ont également collaboré à la préparation de ce documentaire.
'Soukromý vesmír'
En montant le film, la réalisatrice s’est appuyée sur les journaux
intimes du père Petr Kettner, où celui-ci documentait, tout au long de
ces quarante ans, avec simplicité et humour, le quotidien de sa famille,
opposée à l’idéologie communiste mais non engagée et qui traverse
avec son pays, tous les soubresauts de la fin du XXe siècle : le film
propose de suivre, avec les Kettner, les naissances successives de Honza,
de ses sœurs Anna et Eva et de les voir grandir dans une maison familiale
près de Liberec, où la famille emménage à la suite de son départ de
Prague. La répétition délibérée de certains événements, à savoir
les rentrées scolaires, les célébrations des anniversaires de Honza, des
Saint-Sylvestre, les vœux du nouvel an des présidents Gustáv Husák,
Václav Havel et Václav Klaus, rythme le film, mais elle joue aussi un
autre rôle, comme l’explique Helena Třeštíková :
'Soukromý vesmír'
« Dans ce film, j’ai abordé plusieurs thèmes. Le premier, c’est la
question de savoir à quel point nous nous identifions avec le milieu,
l’univers dans lequel nous sommes nés. Ensuite, j’ai essayé de
montrer, dans le film deux lignes importantes dans nos vies. La première
ligne, horizontale, ce sont les certitudes, les constantes. La seconde
ligne, verticale, incarne les incertitudes, les transformations. Ces deux
lignes sont représentées, dans le film, par des images d’archives. »
'Soukromý vesmír'
Effectivement, le quotidien familial des Kettner, Helena Třeštíková le
replace dans le contexte historique, en utilisant abondamment des images de
la télévision d’avant et d’après la chute du communisme, images
consacrées notamment à deux sujets fétiches des médias, à savoir la
carrière du chanteur populaire Karel Gott et la conquête spatiale.
Et si, malgré toutes les difficultés de la vie dans la Tchécoslovaquie socialiste, malgré tous les malaises de la République tchèque démocratique et tous les problèmes qu’il leur a fallu surmonter dans la vie privée, Jana et Petr Kettner estiment être heureux au monde, leur fils Honza, lui, a mis beaucoup de temps à trouver son équilibre…
'Soukromý vesmír'
Dans le film, nous traversons, avec les parents, l’adolescence
tumultueuse de leur aîné qui correspond aux premières années
post-révolutionnaires du pays. Honza sympatise avec le mouvement
anarchiste, abandonne ses études, expérimente les drogues. Dans les
années 1990, il voyage dans le monde entier, ses retours à Liberec sont
très rares et Helena Třeštíková hésite à poursuivre le tournage.
Finalement, c’est le fils de la réalisatrice et caméraman Tomas qui
retrouve Honza, alors installé au Pays Basque, et continue à le filmer.
Honza semble trouver sa place dans la vie, aux côtés d’Edurna, sa
compagne espagnole. Fumeur assidu de cannabis, qui représente pour lui son
indépendance face à la société de consommation, Honza est finalement
confronté aux excès de l’adolescence du fils d’Edurna qui ne sont pas
sans rappeller sa propre jeunesse.
Comment Helena Třeštíková est-elle arrivée à la réalisation de projets de longue haleine ? Elle se souvient :
'Histoires de couple'
« Au début, je ressentais le besoin instinctif de saisir le temps. Cet
aspect était présent même dans mes films d’études. Par exemple à la
FAMU, j’ai tourné un film sur un village qui avait été inondé suite
à la construction d’un barrage. J’ai filmé, en l’espace d’un an
je crois, tout le processus de destruction du village, la dernière prise
de vue montrait juste la surface d’eau. J’ai ensuite tourné le film
sur la maternité, là aussi le tournage a duré un an. Du coup, j’ai
réalisé que le temps était un phénomène intéressant qui se prêtait
très bien au cinéma, parce qu’il permettait de capter l’instant
présent. En enchaînant ces ‘ici et maintenant’, on peut montrer une
évolution. Mais ce n’est qu’environ six ans après avoir commencé à
tourner la vie de la famille Kettner, lorsque j’ai commencé à filmer
six autres familles dans le cadre du projet ‘Histoires de couple’ que
je me suis mise à travailler systématiquement et consciemment de cette
façon-là. »
'Histoires de couple'
Rappelons que dans le cycle de documentaires « Histoires de couple »,
qui est donc le premier projet de longue durée d’Helena Třeštíková,
la réalisatrice a filmé les débuts de la vie conjugale de six couples en
1980, pour frapper à nouveau à leurs portes en 2000. Comment faire face,
dans ce type de travail, au risque qu’au fil des années, des
événements importants survenus dans la vie des personnages échappent au
réalisateur ? Helena Třeštíková :
« Effectivement, cela me tracasse en permanence. Un autre enjeu de ce type de travail, c’est que vous commencez quelque chose sans jamais savoir sur quoi cela peut aboutir. Les débuts sont à chaque fois très difficiles. Je commence de manière plus ou moins instinctive, mais sans avoir aucune certitude sur le résultat. »
'Katka'
« Après chaque journée de tournage, je fais une sorte de script, je
note, je retranscris ce qui a été filmé. Je peux alors revenir à
n’importe quel moment sur le matériel que je conserve aussi sur DVD
(avant, c’étaient des cassettes vidéo). Je consulte ce matériel dès
que j’ai l’impression qu’une étape a été franchie. En regardant ce
que j’ai tourné, je réfléchis sur des situations que j’aimerais
filmer prochainement. Mais le montage du film ne commence que quand on aura
tout filmé, cela ne se fait jamais simultanément. »
'René'
Helena Třeštíková continue à filmer les destins d’une vingtaine de
personnages de ces précédents films, destins qui ne la laissent pas
indifférente : elle apporte un soutien psychologique et matériel à René
qui est à nouveau incarcéré et à Katka qui a replongé dans la drogue.
En plus de cela, en 2012, Helena Třeštíková devrait achever, après
seize ans de tournage, un nouveau documentaire sur le musicien et activiste
rom Vojta Lavička.







