Les Tchèques célèbres et moins célèbres Jiřina Prekopová : « Il n’existe pas d’amour sans conflits »

02-02-2012 15:26 | Magdalena Hrozínková

A 82 ans, Jiřina Prekopová est probablement la psychologue tchèque la plus connue et reconnue dans le monde. Installée, depuis 1970, en Allemagne, elle semble dotée d’une énergie inépuisable : traduite dans une vingtaine de langues, elle continue à écrire, publier, donner des conférences, des interviews et à animer des séminaires aux quatre coins de la planète, notamment dans son pays d’origine, en Slovaquie, en Allemagne, en Autriche ou encore en Amérique du Sud. Le destin de Jiřina Prekopová est tout aussi fascinant que son œuvre : par des chemins tortueux, elle est arrivée à sa méthode de travail unique et à succès, appelée désormais « la thérapie de l’étreinte selon Jiřina Prekopová ». Cette thérapie vise la réconciliation au sein d’une famille, entre parents et enfants, petits ou adultes, ainsi qu’entre conjoints. Jiřina Prekopová est l’invitée de cette émission…

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Jiřina PrekopováJiřina Prekopová « J’ai commencé mon travail de psychologue bien avant d’étudier la psychologie à l’université : petite fille, je me demandais comment me comporter avec mes parents pour ressentir leur amour », se souvient, dans l’un de ses livres, Jiřina Prekopová, psychologue qui a consacré toute sa carrière professionnelle et toute sa vie à ce qu'il y a de plus beau, de plus fort et de plus fragile au monde : l’amour. A l’amour inconditionnel que, tout d’abord, les parents devraient donner à leurs enfants, pour que ceux-ci soient heureux et pour qu’ils puissent, à leur tour, s’aimer eux-mêmes et les autres. Jiřina Prekopová :

« Je crois que l’amour est une valeur suprême. Sans amour, nous ne serions pas de véritables êtres humains. Ce qui nous rend humains, ce n’est pas la marque de notre voiture ni la somme sur notre compte bancaire, mais nos relations avec les autres ainsi que notre rapport à la nature et aux animaux. Cela s’apprend dans le milieu familial. Nulle part ailleurs, un enfant ne peut apprendre ce qu’est que l’amour. »

Jiřina Prekopová est née en 1929 à Prostějov, en Moravie. Jeune fille, elle rêve de voyager dans des pays lointains, de faire du théâtre ou du journalisme. Finalement, elle se lance, dans les premières années qui suivent le putsch communiste de 1948, dans des études de philosophie et de psychologie à l’université d’Olomouc. Pas facile pour une fille sincère, courageuse, profondément anti-communiste et habituée à ne pas cacher ses opinions. Elle termine ses études au début des années 1950, mais n’obtient pas son diplôme et les autorités lui interdisent d’exercer le métier de psychologue.

Avec une bande d’amis, Jiřina Prekopová part alors dans les Sudètes, dans le nord du pays, dans une région où le régime installe les exclus : des opposants, des délinquants, des tziganes et des prêtres orthodoxes y vivent aux côtés des Allemands qui ont échappé au rapatriement d’après-guerre. Jiřina et ses amis deviennent enseignants dans une école primaire et organisent toutes sortes d’activités destinés aux enfants et aux adultes : spectacles de théâtre amateur, concerts, célébrations des fêtes. Ils offrent aussi aux familles en difficultés ce que l’on appelle aujourd’hui une « assistance sociale et psychologique ». Dans une émission télévisée, Jiřina Prekopová s’est souvenue d’une expérience de cette époque-là qui l’a marquée à vie :

« A chaque fois que je donne une conférence sur des enfants difficiles, je me souviens d’un garçon, Pepík Lepiš, que j’ai eu en classe. Chaque enseignant redoute un élève pareil : il était hyperactif, agressif et incitait les autres garçons à faire des bêtises. Je ressentais même de la haine envers lui et j’avais peur d’entrer dans cette classe. Un jour, je l’ai vu écrire, correctement, dans son cahier. Cela m’a émue. Je savais que cet enfant était délaissé, il vivait seul avec son père alcoolique, sa mère était une prostituée et elle les avait quittés. Instinctivement, j’ai caressé ses cheveux roux et je lui ai dit : ‘Pepík, tu es un brave garçon, tu sais ? Voudrais-tu m’aider à fabriquer des décors pour notre théâtre ?’ Il était ravi ! Finalement, nous avons eu une très bonne relation, je me sentais un peu comme sa grand-mère et je ne l’oublierai jamais. »

Au bout de trois ans, les amis de Jiřina Prekopová quittent les Sudètes et elle-même attrape le typhus. A l’hôpital, dans un état grave, la jeune femme trouve sa vocation : celle de renouveler l’amour dans les familles. Rétablie de sa grave maladie, elle retourne chez ses parents et exerce diverses professions ouvrières. Elle se marie à Valentin, un ancien prisonnier politique slovaque à la santé fragile après de longues années de travaux forcés dans les mines d’uranium. Peut-être aussi la raison pour laquelle le couple n’aura pas d’enfants.

En 1970, Jiřina et son mari quittent la Tchécoslovaquie communiste et s’installent en Allemagne de l’Ouest. Jiřina Prekopová travaille d’abord comme assistante dans une banque avant de revenir, enfin, à ses premières amours et à sa profession de psychologue : elle se consacre alors au travail avec des handicapés mentaux et des autistes, s’intéresse à la psychologie de l’enfant, puis écrit, entre autres, le célèbre ouvrage « Malý tyran » (Le petit tyran) sur les enfants dominateurs. Dans nos « sociétés autistes », comme les appelle Jiřina Prekopová, où chaque membre de la famille est enfermé dans sa chambre, cloué devant la télévision ou devant son ordinateur, il est essentiel, selon la psychologue, que les gens réapprennent à communiquer pour que l’amour puisse ressurgir. Jiřina Prekopová :

« Tout le monde a besoin d’amour, surtout les enfants et les jeunes, et tout le monde le souhaite. Mais nous n’avons pas appris à cultiver cet amour que nous désirons tant. Les gens ne se rendent pas compte qu’il n’existe pas d’amour sans conflits. Les hommes et les femmes ont des goûts et des comportements tellement différents ! En voiture, en faisant des courses et même en parlant : là où l’homme exprime une pensée en deux mots, la femme fait tout un exposé. Des conflits surgissent aussi entre parents et enfants, car leurs envies et besoins sont souvent opposés. Le problème est que plusieurs générations de gens n’ont pas appris à gérer ces conflits, donc à exprimer ce qu’ils ressentent, à partager ce que ressent l’autre, à l’aimer malgré ses défauts. »

« Se réconcilier avant que le soleil ne se couche », nous conseille Jiřina Prekopová, tout en constatant qu’en réalité, peu de gens en sont capables et c’est notre éducation, dans nos familles d’origine, qui en est responsable :

« Quand nous étions petits, nos coups de colère étaient punis de deux manières : nous étions soit giflés, soit renvoyés dans notre chambre ou enfermés quelque part. Nous étions donc punis par l’attaque ou par la fuite. »

Ces comportements, instinctifs et propres à tous les animaux, nous les répétons, en cas de conflit, dans nos vies de couple et en élevant nos propres enfants. Pour sortir de ce stéréotype, qui mène aux ruptures familiales, Jiřina Prekopová nous propose le concept qu’elle a développé, en s’inspirant notamment du travail de la psychologue américaine Martha Welch, et qui s’appelle la thérapie ou la méthode de l’étreinte. Le principe semble étonnement simple : le parent et son enfant (celui-ci peut être adulte, ou encore une autre personne peut remplacer le parent défunt), ou les conjoints, assistés par le thérapeute, se tiennent fort dans les bras, parfois pendant assez longtemps, et se disent, en donnant libre cours à leurs émotions, ce qu’ils ressentent envers l’autre. Sans se lâcher, sans s’agresser, sans s’enfuir.

Malgré certaines critiques, cette méthode, qui permet d’apaiser toutes sortes de traumatismes, connaît un succès indéniable partout dans le monde. Jiřina Prekopová et ses collaborateurs se concentrent ces derniers temps surtout sur la prévention des conflits familiaux. A cette fin, ils organisent, en République tchèque et ailleurs, des cours d’une semaine ouverts aux professionnels et au grand public. Jiřina Prekopová explique :

« Jusqu’à présent, nous avons formé, en République tchèque, une centaine de personnes capables d’apprendre la thérapie de l’étreinte aux autres. C’est avec beaucoup d’enthousiasme que ces personnes-là transmettent leur savoir-faire à d’autres familles. Souvent, il s’agit de sages-femmes, d’institutrices d’écoles maternelles, de prêtres qui préparent les couples au mariage, ils s’intéressent tous à cette méthode-là. Elle se répand un peu par le bouche à oreille et d’après l’écho que nous en avons, il est évident que ça marche. »

Rencontrer Jiřina Prekopová, venue récemment à Prague à l’occasion de la sortie d’un de ses ouvrages en tchèque, est un moment de joie. Chez elle, l’amour, la chaleur humaine, l’empathie dont elle parle si souvent, ne sont pas des mots vides de sens. L’amour est sa façon de vivre, quelque chose que l’on ressent très fort en sa compagnie.

Jiřina PrekopováJiřina Prekopová Jiřina Prekopová vit en Bavière, à Lindau, au bord du lac de Constance. Souvent sur la route entre Lindau, Prague et d’autres villes européennes, elle ne se prive pas du plaisir de conduire et même, avoue-t-elle, de conduire rapidement, si l’occasion se présente. Depuis le décès de Valentin, en 1986, Jiřina Prekopová vit seule. Avec l’humour qui lui est propre et avec son joli accent morave, elle a constaté, dans son portrait tourné par la Télévision tchèque : « Je crois qu’à mes 82 ans, riche de toutes mes expériences, je serais une épouse parfaite. »

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