Les Tchèques célèbres et moins célèbres Jakub Schikaneder
Un amateur de peinture étranger ne manquera certainement pas la visite de la Galerie nationale de Prague. Son regard se posera certainement sur l'image d'un cheval fatigué traînant une charrette. Dessus, un cercueil avec une couronne mortuaire en simples fleurs des champs, appuyée sur le côté. Une paysanne à la tête tristement baissée est assise à l'arrière. L'unique escorte de l'attelage funèbre est un paysan chaussé de sabots. Il avance à pas lourds. Sur une autre toile, un couple se promène au bord de la mer. La pluie vient de cesser. Le ciel, magnifique, se reflète dans l'écume des vagues. Plus loin, on découvre l'intérieur d'une chambre, une lampe allumée sur la table. Une femme penchée à la fenêtre. Peut-être guette-t-elle son amant? Tels sont les tableaux de Jakub Schikaneder, célèbre peintre tchèque du XIXe et du début du XXe siècle.
Son style est unique. Il ne fait partie d'aucune école particulière. Ses
tableaux reflètent la réalité simple et parfois cruelle de l'existence. La
misère, l'amour, les moments ordinaires et doux de la vie au quotidien.
Jakub Schikaneder est né le 27 février 1855, à Prague, dans la famille
d'un douanier. Il est doué aussi bien pour la musique que pour la peinture
et le théâtre. Jakub a probablement hérité son talent dramatique d'un
parent de Vienne, Emanuel Schikaneder, grand acteur comique etauteur du
libretto de la Flûte enchantée de W.A. Mozart. Les parents de Jakub
Schikaneder encouragent le talent inné de leur fils. La passion pour la
peinture est prédominante chez cet artiste. Dès sa plus tendre enfance,
Jakub se consacre beaucoup au dessin.
Il n'a que quinze ans lorsqu'il
commence à étudier à l'Académie des beaux-arts, à Prague. Grâce à son
talent exceptionnel, il se fait aussitôt remarquer. A seize ans, Jakub
dessine un excellent portrait de son ami Mikolas Ales, qui, plus tard,
deviendra également un peintre célèbre. Il s'agit d'une remarquable étude
au crayon.
Le style enseigné à l'Académie est plutôt classique. Cela ne
convient évidemment pas trop à la nouvelle génération. Les jeunes
peintres, dont Frantisek Zenisek, Mikolas Ales, Jakub Schikaneder,
Maxmilian Pirner, ou Emanuel Krescenc Liska, suivent plutôt les tendances
dégagées par les idées de la Commune de Paris. Jakub Schikaneder a
beaucoup de classe. Son élégance, sa spontanéité et sa courtoisie font de
l'effet sur son entourage. Pourtant, de nombreuses déceptions en feront un
homme renfermé, gardant ses distances.
Pour la première fois en 1876, le
jeune artiste expose au salon de Zofin, à Prague. Il s'agit de La dernière
oeuvre (Poslední dilo), un tableau égaré au fil des ans. La toile
représente un jeune peintre mourant, observant son oeuvre, la dernière. La
critique est positive. Surtout Jan Neruda, poète et critique tchèque
remarquable, s'exprime en des termes très favorables.
En 1878, le jeune artiste part à Paris. Il espère acquérir de nouvelles
expériences dans la ville qui représente le rêve de tous les artistes.
Paris le sidère. Le jeune peintre est fasciné par le va et vient dans les
rues, les monuments, les oeuvres des grands peintres. Peu après son
retour, il part pour Münich. Il continue ses études à l'Académie des
beaux-arts, chez le professeur Gabriel Max. Jakub Schikaneder passe
plusieurs années en Bavière. Mais, il vient souvent à Prague pour
participer à la décoration de la loge royale au Théâtre national. Les
tableaux représentent trois étapes importantes de l'histoire de la Bohême:
l'époque des Premyslides, le règne des Luxembourgs et des Habsbourgs. Ces
oeuvres remarquables sont détruites au cours de l'incendie du théâtre. Par
contre, pendant la reconstruction du Théâtre national, on ne fera plus
appel à Jakub Schikaneder, mais au peintre Vaclav Brozik.
Les études à Munich terminées, le fameux peintre voyage beaucoup. Il
traverse pratiquement toute l'Europe. Il se déplace en Italie, en France,
en Suisse, en Angleterre, en Ecosse, au Pays Bas...Les gens et les
paysages le marquent beaucoup. En 1885, le peintre Frantiske Zenisek
propose à Jakub Schikaneder de devenir son assistant à l'Ecole supérieure
des arts décoratifs. Le jeune peintre accepte. Six ans plus tard il est
nommé professeur de peinture décorative. En cette période, le peintre
change de style. Ses tableaux sont mélancoliques, tristes, peints souvent
dans un cadre automnal.
Meurtre dans la maison
En 1890, il peint le Meurtre dans la maison
(Vrazda v dome), l'oeuvre la plus connue et très suggestive. Le tableau
représente une jeune femme assassinée, allongée à plat ventre sur le sol
de la cour d'une maison pragoise. Autour d'elle, un inévitable groupe de
badauds. Pour sujets de ses oeuvres, Jakub Schikaneder choisit les petites
ruelles sombres de Prague. On retrouve souvent la lanterne au coin de la
rue, un attelage, ou des passants attardés. L'ambiance est celle de la
pointe du jour ou de la nuit, souvent hivernale. Il est clair que sa
création reflète l'état de son âme endolorie. Jakub Schikaneder se replie
sur soi-même, ne reçoit aucune visite, ne voit presque pas ses amis. Sa
vie privée reste un mystère. Il passe son temps à peindre et à jouer de
l'harmonium, sa grande passion. Souvent, il se rend au bord de
l'Adriatique ou à l'île Helgoland. D'ailleurs, il peint quelques
excellents tableaux de la région.
La Mort le frappe à l'automne 1924, alors qu'il jouait de l'harmonium.






