La vieille Prague ressuscitée

Karolina Svetla

Elle est née dans une vieille famille pragoise, a vécu au milieu de la bourgeoisie germanisée et pourtant elle est devenue la femme de lettres tchèque la plus importante de la seconde moitié du 19ème siècle. Elle s'appelait Johanna Muzakova mais, dans le monde littéraire, elle était connue sous le pseudonyme de Karolina Svetla. Elle a écrit de nombreux romans et nouvelles, mais elle était aussi l'âme du mouvement féministe en Bohême.

Elle est née dans une vieille famille pragoise, a vécu au milieu de la bourgeoisie germanisée et pourtant elle est devenue la femme de lettres tchèque la plus importante de la seconde moitié du 19ème siècle. Elle s'appelait Johanna Muzakova mais, dans le monde littéraire, elle était connue sous le pseudonyme de Karolina Svetla. Elle a écrit de nombreux romans et nouvelles, mais elle était aussi l'âme du mouvement féministe en Bohême. Parmi les personnalités féminines qu'elle admirait le plus, il y avait, bien sûr, George Sand. Deux sources d'inspiration puissantes lui ont permis de bâtir une oeuvre littéraire exceptionnelle. La jeune citadine aimait la région située sur le versant de la montagne de Jested en Bohême du nord. Karolina Svetla y venait pour les séjours de vacances, et c'est là qu'elle a trouvé l'inspiration pour ses romans de campagne qui forment la base même de sa création littéraire. Elle n'était pas, cependant, insensible non plus au charme de Prague, elle connaissait ses habitants et son histoire, et c'est donc à Prague qu'elle a situé toute une série de romans et de contes. La nouvelle intitulée Petricek le noiraud, est une de ses oeuvres les plus réussies dans lesquelles elle a évoqué le passé de la capitale tchèque, le charme désuet de la ville, ainsi que les moeurs et les caractères de ses habitants.

C'est la Prague du début du 19ème siècle qui est le théâtre de cette histoire. Karolina Svetla, qui a abondamment puisé dans les souvenirs de son père, évoque la vie de petits commerçants qui avaient leurs négoces, en ce temps-là, surtout le long du Marché aux chevaux qui devait devenir, plus tard, place Venceslas, centre commercial et un des endroits les plus animés de la ville. C'est parmi les petites boutiques du Marché aux chevaux que vit le héros de cette histoire, un homme petit, trapu, boiteux, au visage ingrat et au teint foncé que les gens du marché appellent Petricek le noiraud. Il possède une boutique dans laquelle il vend des boutons. Malgré son physique bizarre, il est très populaire parmi les habitants de la ville, car il jouit de la réputation d'un homme sage qui est capable de donner un bon conseil dans toutes les situations de la vie. On lui demande des conseils donc à toutes les occasions, et il trouve presque toujours une astuce pour aider les gens. Il ne se fait jamais payer pour ces services, pour tout honoraire il ne demande que quelques boutons. Il est convaincu d'être le plus sage de tous et se considère comme un véritable bienfaiteur des habitants de la ville. Le récit démontrera que lui aussi peut se tromper et qu'il peut même commettre une erreur fatale. Petricek vit avec son frère cadet Frantisek, un garçon taciturne, promis à l'Eglise. Il est l'enfant de l'amour de sa mère, veuve d'un boutiquier, pour un étranger venu à Prague dans la suite d'un prince russe. La faute de la mère pèse sur le fils naturel. Après la disparition de la mère, Frantisek passe presque toute son enfance, caché au fond de la boutique de son frère. Il doit expier la faute de celle qui l'a mis au monde et se sacrifier au service de Dieu. Pour toute distraction, il n'a que les visites à l'auberge "A l'agneau" dont la propriétaire, une femme riche, est amie de la famille depuis le temps où elle tenait, elle-aussi, une modeste boutique du Marché aux chevaux. C'est dans l'appartement douillet de la veuve que Frantisek rencontre régulièrement la fille unique de cette femme riche, Stazicka. La mère aime son enfant d'un amour sans bornes. Croyant la protéger contre tous les dangers de l'existence, elle la coupe du monde et ne lui donne pas la possibilité de s'épanouir. Seul Frantisek, garçon timide promis à Dieu, peut tenir compagnie à cette fillette somnolante et frileuse. Les années passent et les deux enfants grandissent. Frantisek est doué pour la musique. Quand il joue du violon, à l'église, il étonne déjà par son talent et le maître de choeur lui prédit un grand avenir. Et c'est aussi la musique qui éveille peu à peu Stazicka de sa léthargie. Quand elle chante à la messe ou quand Frantisek lui donne des leçons de chant, elle subit une étrange métamorphose. On dirait qu'elle se réveille, qu'elle commence vraiment à respirer et cela l'embellit beaucoup. Inutile de dire que cela ne restera pas sans effet sur Frantisek. Il tombe amoureux de Stazicka et elle se rend compte, tout à coup, qu'elle aime depuis toujours ce garçon taciturne, mais charmant.

Petricek et la veuve ne se doutent de rien, car les deux amoureux font tout pour ne pas se trahir. Ils savent que ni Petricek ni la veuve ne leur donneront jamais la permission de se marier. Lorsqu'on commence à préparer le mariage de Stazicka avec un héritier d'une bonne famille de Prague, ils décident de s'enfuir. Lors d'une procession de la Fête-Dieu à laquelle ils participent, ils se déguisent en campagnards et disparaissent. Toutes les recherches sont vaines, ni la colère, ni le désespoir de la veuve et de Petricek ne les feront revenir. Ce n'est qu'au bout de cinq ans que Petricek retrouve, un matin, Stazicka au seuil de sa boutique. Malade et épuisée, elle porte dans les bras un enfant, une petite-fille. Son amour pour Frantisek a pris une fin tragique. Les deux amants gagnaient leur vie en donnant des concerts dans les maisons des riches. Un jour, après le concert, un riche aristocrate a fait des propositions outrageantes à Stazicka. Frantisek qui a entendu ces paroles, a pris la défense de sa femme et a péri, transpercé par l'épée du libertin. Le récit tragique fait fondre les glaces. La veuve et Petricek pardonnent à Stazicka et s'attendrissent sur la fillette dont les yeux ressemblent étrangement à ceux de Frantisek. Stazicka décédera quelques jours après, sans regretter de s'être sacrifiée à son amour. La veuve et Petricek se chargeront de l'éducation de la fille des amants disparus. Ils sont guéris des erreurs du passé. La veuve sait maintenant que celui qui aime vraiment laisse vivre et s'épanouir la personne aimée. Petricek ne se prend plus pour le plus sage des hommes. Il n'oublie pas que jadis, aveuglé par sa prétendue sagesse, il n'a pas remarqué qu'un véritable amour naissait entre les personnes qui lui étaient les plus chères.

Il y a des livres qui envoûtent le lecteur par l'originalité de leur sujet et la profondeur psychologique des personnages, il y en a qui sont remarquables par leur style. Le livre que je vous ai présenté aujourd'hui n'appartient pas à ces catégories. Le charme de la nouvelle Petricek le noiraud de Karolina Svetla est dû non seulement à une histoire d'amour racontée avec talent et sobriété, mais surtout à l'évocation de la vie et des personnages d'un quartier marchand de la vieille Prague. C'est une histoire romantique, certes, mais qui prend soudain des contours très réalistes grâce aux personnages hauts en couleurs, grâce à d'innombrables détails sur la vie des boutiquiers, aubergistes, artisans et serviteurs, qui forment la base de ce qu'on appellera plus tard la bourgeoisie. Tous ces petits personnages, avec leurs habitudes et leurs coutumes, insufflent la vie et donnent de l'ampleur à cette petite histoire d'amour qui pourrait passer pour un peu naïve. C'est grâce à ce contexte réaliste que l'amour romantique du jeune violoniste et d'une fille de bonne famille devient plus crédible, plus captivant. D'autre part, le lecteur se rend compte qu'un tel amour doit se heurter inévitablement aux grands obstacles, qu'il ne peut pas être admis par cette petite société aux moeurs immuables qui aime ses préjugés et n'aime pas qu'on renverse sa hiérarchie. La sensibilité accrue pour les traits spécifiques du petit monde pragois range Karolina Svetla aux côtés de Jan Neruda qui a immortalisé toute une galerie d'habitants de Prague dans ses Contes de Mala Strana. Le livre sur Petricek le noiraud devient ainsi une espèce de petit monument historique. Celui qui l'a lu, n'aura pas beaucoup de peine à faire revivre, dans sa fantaisie, la Prague de la première moitié du 19ème siècle. Lorsqu'il se promènera dans les vieilles rues et contemplera les vieilles maisons, tout s'animera pour lui d'un mouvement pittoresque, de cette vie d'antan qui était plus simple, peut-être, que la nôtre, mais non moins passionnante.