Chapitres de l'histoire Quand le régime imposait ses lieux et ses rythmes : des aspects méconnus du totalitarisme communiste
« Temps et espace dans un régime autoritaire. Le cas de la Tchécoslovaquie » - tel est le titre de la thèse sur laquelle travaille l’historien Roman Krakovský, sous la direction d’Antoine Marès et de Pascal Ory, à la Sorbonne. La soutenance est prévue pour le printemps et ce travail novateur nous permettra sans doute de mieux comprendre les logiques sociales, culturelles et symboliques propres à la période communiste.
Edifiée en 1955 pour être détruite sept ans plus tard, la célèbre
statue de Staline sur la colline de Letná dominait littéralement le
centre-ville de Prague. A la manière du Christ Pantocrator des églises
russes, le dirigeant soviétique englobait d’un seul coup d’oeil la
capitale tchécoslovaque.
Dans ce symbole facile, il faut pourtant lire un dogme érigé en projet politique : celui du contrôle absolu du Parti sur la société, à commencer par l’espace public.
Milan Knížák
Lorsque, dans les années 1960 à Prague, Milan Knížák organise des
happenings en pleine rue, le côté subversif ne provient pas du contenu
des actions, généralement indéchiffrables. Ce qui choque le pouvoir,
c’est cette réappropriation de l’espace public, monopole jusqu’alors
jalousement gardé.
D’autres ruptures en apparence anodines sont lourdes de sens durant la
décennie 1960 : reconquête spontanée d’une forme d’association avec
les troupes de théâtre par exemple, succès du rock et des modes
occidentales auprès de la jeunesse... Sur les résistances de la société
au régime, tout ceci en dit autant sinon plus que les débats au sommet
entre réformistes et conservateurs.
Régime totalitaire, la Tchécoslovaquie communiste entend changer la société. C’est donc dans le rapport entre le pouvoir et la société que résident les grands défrichements à effectuer pour les historiens de l’Europe centrale. Une histoire totale qui fait appel aux politiques symboliques et aux aspects culturels et sociaux.
Roman Krakovský
A travers un angle original, Roman Krakovský finit actuellement une
thèse qui devrait renouveler les cadres d’analyse du régime
totalitaire. Depuis Paris où il réside, Roman Krakovský a répondu à
nos questions.
« Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment les régimes autoritaires essaient d’avoir le contrôle sur la société et comment à travers le contrôle de certains de ses paramètres, ils essaient de transmettre un message, d’éduquer les populations, de former une nouvelle société. J’ai pris l’exemple des régimes communistes avec la Tchécoslovaquie pour étudier le contrôle que le régime exerce sur le paramètre espace et temps car ce sont deux paramètres qui permettent à tous de s’orienter dans la vie quotidienne. A travers ce paramètre espace-temps, je peux réfléchir sur la manière dont le régime essaie de façonner la société. »
Et les résultats de cette politique sur la société ? Ils doivent être encore moins évidents à analyser non ?
« C’est difficile. Ce qui m’intéresse, c’est de voir quel était le projet initial mais surtout quelle était son application, comment les populations ont réagi par rapport à ça car l’histoire, c’est d’abord l’histoire des hommes et des femmes et donc j’essaie de voir comment la société a réagi à cette pression. »
Quels sont les grands cadres temporels qui rythment le quotidien dans la Tchécoslovaquie communiste ?
« Dans le domaine du temps, il y a le temps cyclique, chaque société
est organisée selon un cycle, l’un de ceux-ci est par exemple le cycle
hebdomadaire, qui a été mis en place au Moyen-Age, un cycle religieux qui
s’est imposé. Notez que, dans les années 1930, dans la Russie
soviétique, on a supprimé la semaine de sept jours pour la remplacer par
une semaine de six jours, avec une journée de repos. Ce système n’a pas
fonctionné au-delà des années 1940. Après la guerre, il en est resté
une volonté de transformer le rythme hebdomadaire. Dans les démocraties
populaires, on a par exemple déplacé le week-end de manière à mettre
les journées de repos dans la semaine et à aller travailler le dimanche.
Le régime a également essayé d’agir sur le contenu du rythme
hebdomadaire, ainsi sur les activités consacrées au repos dominical. La
messe par exemple était déplacée vers des heures très matinales, avant
7 heures du matin, ou plus tard, vers 18 heures, libérant la journée pour
les travaux des champs ou les moissons par exemple. »
Ce réaménagement du dimanche avait-il également pour but de faire contre-poids à la tradition catholique ?
« Il y a de cela certes, mais il y a aussi une tentative de la part du
régime de lutter contre une certaine manière de vivre le dimanche. Cela
n’était pas forcément la religion mais plus généralement diverses
activités qui constituaient un lieu de sociabilité. Dans les villages, le
dimanche est souvent le seul moment de la semaine où toute la communauté
se réunit avant ou après la messe, où l’on se réunit autour d’un
verre et où l’on discute devant l’église. Il s’agit donc de
remplacer ces lieux de sociabilité par d’autres, comme par exemple les
brigades de travail, qui étaient organisées le week-end. Ce n’est donc
pas seulement une lutte contre la religion mais contre des pratiques de
sociabilité qui existaient depuis très longtemps. »
Quels rythmes de travail entrainaient les objectifs fixés par le Plan ?
« Ce qui est intéressant à propos de la planification socialiste,
c’est l’idée de contrôle du temps. Si on regarde les plans
quinquennaux, ce sont d’abord des lois promulguées par l’assemblée
nationale, où l’on décrete les prévisions de la production. Mais dans
le même temps, on prévoit les dépasssements de ces objectifs. Par
exemple, avant la fin de l’année 1949 il faudra produire 500 tracteurs
et dans l’article suivant on précise qu’il faudra en produire 600.
Dans cette manière de faire, il y a une idée de maîtrise du temps et de
dépassement de soi. Le temps est prévisible et il peut donc aussi être
accéleré. Pour moi c’est surtout cela la planification : une volonté
d’accéleration du temps. »
Photo: CTK
Comme le mentionne Roman Krakovský, les démocraties populaires ont pu,
par certains aspects, devancer les pays occidentaux dans certaines
réalisations sociales, comme par exemple les crèches et les maternelles,
instaurées dès les années 1950. Mais les contradictions quotidiennes
entre les idéaux du régime et sa pratique politique n’ont pu empêcher
une désaffaction de la société à son égard. Dès lors, le projet
totalitaire du régime à travers le contrôle des paramètres espace et
temps a échoué. Mais n’en a-t-il pas moins laissé des traces dans la
Tchécoslovaquie de l’après-communisme ? La thèse de Roman Krakovský
donnera sans doute des pistes à cette question et à beaucoup d’autres.