Émission spéciale Le rôle joué par la France dans la création de l’Etat tchécoslovaque indépendant, le 28 octobre 1918
Le 28 octobre, la République tchèque fête le 90e anniversaire de la création de l’Etat tchécoslovaque indépendant sur les ruines de l’Autriche-Hongrie dont Tchèques et Slovaques faisaient partie depuis 1526. L’occasion de se souvenir du rôle important joué par la France dans la création de cet Etat : dix mois avant qu’il ne soit proclamé, le président français Raymond Poincaré avait signé un décret reconnaissant les légions tchécoslovaques créées en France en tant qu’armée autonome :
Raymond Poincaré
« Il a été finalement signé le 19 décembre 1917 et cet accord est
encore un événement important sur le plan militaire mais également
politique puisque c’était la première fois que le Conseil national
tchécoslovaque était reconnu comme une autorité et si cette armée
était placée sous le commandement français, elle était politiquement
sous le commandement du Comité national tchécoslovaque : c’était la
première grande victoire diplomatique du Conseil national et en
particulier d’Edvard Beneš et de Milan Rastislav Štefánik… »
C’est ce que dit le professeur Antoine Marès, détenteur de la chaire d’histoire d’Europe centrale à la Sorbonne et spécialiste des pays tchèques, notre invité dans cette émission spéciale consacrée à la fête nationale de la RT. Comme il le rappellera, la France a été la première à reconnaître la Tchécoslovaquie, le 29 juin 1918. C’est, en effet, à Paris, rue Bonaparte, qu’avait son siège le Conseil national tchécoslovaque et d’où ses activités politiques et diplomatiques en vue d’obtenir la reconnaissance de l’Etat auprès des puissances étaient coordonnées. Quel a donc été le soutien de la France à la cause tchèque, et à la première République masarykienne ? On écoute Antoine Marès :
Karel Kramář à Paris
« Il faut peut-être rappeler que l’appui de la France à la cause
tchèque est quelque chose qui précède déjà la Première Guerre
mondiale et qui a eu une espèce de convergence intellectuelle entre
certains milieux tchèques plus que slovaques, qui relèvent
essentiellement d’une espèce de complicité intellectuelle et culturelle
qui touche en particulier les milieux artistiques, mais aussi les jeunes
gens qui veulent se dégermaniser, avoir une formation occidentale, rentrer
en même temps dans la modernité. Et c’est ainsi qu’on a vu des hommes
comme Karel Kramář ou Edvard Beneš venir étudier en France. Dans la
foulée des contacts qui avaient été pris, il faut remonter aux années
du Second Empire, du côté français : la fin des années 60, le début
des années 70, pour voir se développer ces relations franco-tchèques qui
vont déboucher sur un soutien politique au début de la Première Guerre
mondiale. »
Quelles ont été les sympathies de l’opinion publique française pour la cause tchèque, comment se présentait le soutien de la scène politique française ?
L’Autriche-Hongrie
« Il faut dire que la scène politique française n’est pas
déterminée par la question tchèque, c’est une question relativement
secondaire et que les clivages ne sont pas forcément des clivages
politiques classiques, ce n’est pas la gauche qui soutient la cause
tchèque ni la droite, les clivages passent à l’intérieur des partis
politiques : par exemple, du côté des socialistes, il y en a qui
soutiennent la cause tchèque, c’est le cas du ministre de l’armement
Albert Thomas, socialiste, en revanche il y en a d’autres qui sont un
petit peu dans la tradition des centrales socialistes centralistes
tchèques, qui eux sont hostiles à une division de l’Autriche-Hongrie ne
sachant pas ce qui pourrait en sortir, alors de façon très schématique
ce sont des radicaux, les radicaux socialistes, les protestants, les
milieux qui tournent autour de la Ligue des droits de l’homme, également
la franc-maçonnerie qui soutient assez largement la cause tchèque… Bien
entendu, les adversaires les plus déterminés de la cause tchèque sont
ceux qui soutiennent le maintien de l’Autriche-Hongrie - les milieux
catholiques, je dirais très conservateurs, ceux qui soutiennent la cause
hongroise également et qui en ce moment- là sont en général hostiles à
l’ensemble des Slaves de la monarchie et à leur indépendance. Voilà
c’est un petit peu le tableau qu’on peut faire mais j’ajouterais que
chez les catholiques il y a aussi des hommes et certains auront un avenir
important comme la cardinal Baudrillart qui soutiennent la cause tchèque
pendant la guerre. Parmi les diplomates qui soutiennent la cause tchèque
il y a des diplomates qui se trouvent à Rome et au Vatican, donc on n’a
pas un paysage noir et blanc mais un paysage assez complexe qui tient en
plus aux contacts individuels que les gens ont pu avoir, soit avec des
Tchèques soit avec ceux qui soutiennent la cause tchèque. Et bien
évidemment on ne peut pas négliger le rôle des historiens qui sont très
largement acquis eux, à la cause tchèque. »
La compagnie Nazdar
Quel a été le rôle des légions tchécoslovaques étrangères crées
en France ?
« Il y a au moins trois éléments qui ont joué, il y a l’élément
symbolique qu’a constitué la compagnie Nazdar au sein de la légion
étrangère composée uniquement d’hommes de la colonie tchécoslovaque
et là je dirais que ça a eu un impact au niveau des médias. On s’est
dit : voilà, les Tchèques existent puisqu’ils s’engagent aux côtés
de la France. Puis, comme vous le savez, cette compagnie a été décimée
très rapidement en 1915, et ensuite la question s’est posée de la
formation d’une armée tchécoslovaque qui est décidée en décembre
1917, qui se met sur pied au début de l’année 1918 et qui est engagée
au cours de l’été 1918 dans le Vosges : un groupe plus conséquent
numériquement - 10 000 hommes et qui symboliquement là encore a joué un
rôle important.
Et puis le troisième élément, ce sont les légions
tchécoslovaques en Russie qui dans le cadre du changement de régime en
Russie jouent effectivement un grand rôle. Dans un premier temps, on
imagine qu’elles pourront être le noyau à partir duquel le régime
léniniste tombera, et dans un deuxième temps, c’est un moyen de
pression sur les diplomates et pas seulement français, mais tous ceux qui
redoutent ce régime pour des raisons soit idéologiques, soit pour des
raisons géopolitiques, puisqu’il y a cette poussée vers l’Europe, au
printemps 1920 qu’on redoute : c’est l’image du bolchevique avec le
couteau entre les dents, et on redoute ce danger pour l’Europe. Donc ces
trois éléments, soit symboliquement soit pratiquement, ont joué
effectivement un rôle d’autant qu’ils ont été instrumentalisés
habilement par Edvard Beneš qui était en charge de ces négociations et
que la pression qu’il a exercée à partir de ces éléments, soit sur
l’opinion publique soit sur les diplomates, a été efficace. »
La France a reconnu la Tchécoslovaquie bien avant le 28 octobre 1918…?
« Oui, c’est aussi un élément intéressant : parmi les Alliés, la France a été la première à reconnaître la Tchécoslovaquie, le 29 juin 1918. Elle l’aurait reconnu plus tôt, s’il n’y avait pas eu des résistances britanniques notamment, et italiennes. On peut dire qu’à partir du mois de mai 1918, du côté français, la cause tchécoslovaque sur le front est entendue. Il est heureux de parler du rôle de la France, aujourd’hui, dans la création de la Tchécoslovaquie. Je suis d’autant plus heureux d’être à Prague en ce moment, pour une fois qu’on ne parle pas de la France à propos de Munich, et c’est une occasion rêvée de rappeler ce rôle éminent… il est évident que, bien entendu, il y a eu des facteurs internes qui expliquent la naissance de la Tchécoslovaquie, mais la victoire des Alliés, et notamment la victoire de la France est un élément fondamental dans la création de ce nouvel Etat et dans la forme que ce nouvel Etat va prendre à l’issue des négociations de la conférence de la paix. »
C’était le professeur Antoine Marès, au micro de Radio Prague.
