Chapitres de l'histoire Petr Uhl : « personne n'aurait pu oser dire 'Je suis contre le socialisme à visage humain' »
Quarante ans se sont écoulés depuis la fin du Printemps de Prague. Dans le contexte des commémorations, Radio Prague diffuse cette semaine des extraits d'un entretien réalisé avec l'ancien dissident Petr Uhl.
Petr Uhl
André Gide a écrit en 1939 que « Le monde ne sera sauvé, s’il peut
l’être, que par des insoumis. » Voici une citation qui pourrait
décrire Petr Uhl, une figure emblématique et atypique de la dissidence
tchécoslovaque. Petr Uhl était un marxiste proclamé et un fervent
adversaire du régime d’Antonin Novotny. Il s’est alors très vite
engagé dans le mouvement réformateur créé par la déstalinisation en
Tchécoslovaquie. Il revient sur un épisode souvent oublié mais qui a
symbolisé, selon lui, toute la puissance de la démocratisation insufflée
par le Printemps de Prague :
« Il y a un événement qui reste mal apprécié : c’est le 29 février 1968. On a aboli la censure. Ma belle-mère était employée dans la censure. Je connais donc assez en détail ce qui s’est passé. Ce sont eux-mêmes, les employés de la censure, qui ont décidé de ne plus l’appliquer. Et tous étaient au Parti communiste. Il a fallu quinze jours au comité central du Parti pour qu’il accepte de soutenir cet état de fait. C’était incohérent, puisqu’entre l’abolition elle-même et l’approbation du Parti, il y a eu quinze jours pendant lesquels les journaux étaient remplis de détails. C’étaient surtout des détails sur la répression des années 1950, sur les procès politiques qui étaient fabriqués de toute pièce et sur les mensonges. On s’est mis à connaître notre histoire. On a même fondé des revues à cause de ça, mais c’étaient les organes du Parti, par exemple l’académie des sciences, qui se sont mis à publier des brochures. Bien sûr, ce n’était pas 100 000 exemplaires, mais c’était suffisant. »
Que ce soit en France ou en Tchéquie, les événements et les valeurs de
1968 ont su mobiliser toute une génération d’Européens. Et ceci est
d’autant plus vrai pour les espoirs suscités par le « socialisme à
visage humain ». Entre réalité et illusion, la « troisième voie »
inspirée par le Printemps de Prague n’était certainement pas un mythe
pour Petr Uhl :
« Non, ce n’était pas un mythe. Après 1948, chez nous, très peu de
personnes voulaient le capitalisme ou un retour au capitalisme. Malgré
tout, les gens protestaient. Ils protestaient contre l’étatisation
absolue ou surtout contre la dictature. Mais une alternative, j’utilise
le mot, bourgeoise ou capitaliste n’existait pas. La direction de Novotny
se moquait même de ce processus. Pourtant, de 1963 à 1968, il y eut une
assez grande libéralisation dans le domaine culturel : l’art, la
littérature, les films. On a même senti une nette différence concernant
la libre-circulation des individus. On a pu, sous certaines contraintes,
voyager à l’étranger. Et ce qui me semble beaucoup plus important, ce
fut l’application d’un nouveau code du travail selon lequel on
n’était pas obligés de travailler d’une manière permanente et, selon
lequel on était autorisés de demander un congé sans motif. Avant, il
existait des motifs qui étaient en nombre très limités. Ça n’a duré
que six mois, mais on était libres. Il y avait encore beaucoup d’autres
choses. On le sentait. Moi, je l’ai senti quand, un beau jour, je suis
allé sur la place Wenceslas et ai vu dans un kiosque Le Monde que j’ai
acheté pour trois couronnes. C’est ça ce que j’appelle la
libéralisation. Le système n’était donc pas haï. Il était
relativement soutenu sans grand enthousiasme.
Ludvík Svoboda et Alexandr Dubček
« La crise au comité central entre décembre 1967 et janvier 1968,
résolue par la démission de Novotny au poste de Premier secrétaire et
l’arrivée de Dubcek, suivi par un certain nombre de mesures, ont donné
naissance au Printemps de Prague et au socialisme à visage humain.
L’ensemble de ces événements a convaincu la population qu’il fallait
soutenir ce processus. Les gens ne polémiquaient pas pour savoir si le
régime de Novotny était socialiste ou pas. C’était nous, les
marxistes, très minoritaires, qui en discutions. En 1968, le soutien de la
population au Printemps de Prague était actif, elle participait aux
changements des rapports sociaux et de la situation politique. Elle y
participait activement.
Photo: www.68.usd.cas.cz
« A partir de mai et surtout juin 1968 au moment où la menace
soviétique est devenue réelle, il n’y avait presque personne dans la
société tchécoslovaque qui aurait pu oser dire : ‘ je suis contre le
socialisme à visage humain.’ Tout le monde soutenait Dubcek, Svoboda,
Cernik, Kriegel et les autres. Bien sûr, il y avait toujours 5 ou 10 % de
staliniens, mais cette minorité se taisait et n’avait pas le courage de
s’exprimer. Ils ont trouvé le courage après l’intervention…
C’était même difficile pour eux, après l’intervention,
d’influencer la population dans ce sens-là. Je pense que le socialisme
à visage humain était un mot d’ordre qui était valable parce que ce
n’était pas un mensonge.
« Nous [les marxistes], on pensait que le socialisme était quelque chose
d’autre. Néanmoins nous avons soutenu ce mouvement, tout en soulignant
l’importance de l’autogestion territoriale et de production dans
l’entreprise, par le biais des conseils d’ouvriers. Enfin, nous avons
surtout voulu souligner l’importance du tiers-monde qui était négligé
; c’est-à-dire les rapports du monde riche, y compris le nôtre, et les
pays sous-développés. C’était peut-être le plus grand problème de
notre mouvement avec le courant dominant. Mais ce n’était pas un
antagonisme ou une contradiction. Alors, je pense que le mot d’ordre
‘socialisme à visage humain’ était correct, réel et bien-fondé. »