Rencontres littéraires Le journal intime de Zdenek Fibich
Aujourd'hui je vais vous parler d'un journal intime, journal qui n'était pas écrit avec des mots, mais avec des notes. C'est vers la fin de sa vie que le compositeur tchèque, Zdenek Fibich, s'est mis à créer cette oeuvre par laquelle il voulait arrêter le temps, saisir en vol les moments insaisissables et les graver à jamais dans sa mémoire. Ainsi a vu le jour un cycle d'innombrables petites pièces pour piano intitulé "Etats d'âme, impressions, souvenirs".
Zdenek Fibich
"Sache que la cause du pas décisif que je fais aujourd'hui a été
pendant les dernières années l'unique ressort et l'unique source de mon
art; c'est uniquement à cela que je dois toutes mes oeuvres, à commencer
par la symphonie en mi bémol majeur, les mêmes oeuvres qui sont
considérées généralement comme les meilleures de ma plume et dans
lesquelles tu voyais, toi aussi, une nouvelle période de ma création. Tu
ne voyait que les résultats, mais tu ne sais pas dans quelles
circonstances ces oeuvres prenaient corps, que leur naissance et leur
croissance étaient toujours étouffées et mises en danger. Tu ne sais pas
que j'étais obligé de me battre presque pour chaque instant de travail,
que je travaillais ensuite dans un énervement fiévreux, que je devais
surveiller et protéger cette flamme dans mon for intérieur avec un
déploiement des forces presque surhumain contre les éléments hostiles
cherchant à l'étouffer..." C'est par cette lettre écrite, en 1897,
par Zdenek Fibich à son ami Otakar Hostinsky que le compositeur résume la
situation dans laquelle il créait "Etats d'âme, impressions,
souvenirs."
La vie de Zdenek Fibich était relativement courte. Il a vécu juste un demi siècle, de 1850 à 1900. Après la mort de sa femme Ruzena, il a épousé en secondes noces Betty Hanusova, soeur de Ruzena et célèbre cantatrice. Leur mariage semblait heureux jusqu'à l'an 1892. Fibich était déjà quadragénaire lorsqu'il s'est épris d'une jeune femme qui devait devenir le plus grand amour de sa vie. Elle avait vingt-quatre ans et s'appelait Anezka Schulzova ...
Zdenek Fibich et Anezka Schulzova étaient attirés l'un vers l'autre non seulement par une irrésistible force érotique, ils partageaient aussi leur amour pour la musique et l'art. Anezka avait été jadis élève de Fibich, elle était très cultivée, elle traduisait des livres, écrivait des articles dans des revues littéraires. Elle avait tous les dons pour devenir librettiste des opéras de son bien-aimé. C'était un amour absolu qui ne pouvait pas rester caché. Fibich a quitté sa femme ce qui a provoqué un scandale et a attisé encore sa passion qui allait bientôt se refléter dans sa musique.
C'est un foisonnement intarissable de motifs et de mélodies inspirés presque toujours par Anezka. Le cycle comprend presque quatre centaines de pièces. Il raconte d'une façon détaillée l'histoire de cette passion depuis la première rencontre des deux amants. Un auditeur attentif décèlera dans ces petites compositions l'espoir du bonheur, il peut suivre ensuite la cristallisation de cet amour jusqu'à son accomplissement, les moments de bonheur et les moments de désarrois, les accès de jalousie, les instants de nostalgie, les grandes et petites tristesses, mais aussi les épisodes pleins de gaieté et d'humour. A la manière d'un peintre, Fibich brosse aussi un portrait minutieux d'Anezka et consacre une composition presque à chaque partie de son corps comme s'il voulait la posséder totalement et la protéger contre la vieillesse et la mort.
Cette liaison hors du commun a duré huit ans et elle s'est terminée par la mort du compositeur. Emporté par une pneumonie, Fibich est mort en 1900. Anezka ne s'est jamais remise de la disparition subite de son ami. Elle lui a donné tout, non seulement les livrets de ses meilleurs opéras, et elle voulait toujours lui donner plus. Après sa mort, elle s'enfermait dans sa chambre en attendant le moment où elle rejoindrait son bien-aimé. Ce n'était plus une vie, c'était l'attente d'une délivrance. Il lui fallait attendre cinq ans avant de rejoindre l'homme qui avait transformé en musique son âme, son corps et toute son existence et qui avait écrit pour elle aussi cette mélodie qui allait faire le tour du monde...